Le troisième roman de Biz, Mort-terrain, traite d'enjeux sociaux et politiques tout en étant aussi divertissant qu'un thriller.

Mort-terrain, de Biz: l'effroyable faim du Wendigo

Pour une rare fois dans sa vie, Biz a trouvé plus payant de faire preuve de nuance. Il n'avait pas trop le choix. Un auteur qui écrit dans l'impulsivité ne publie pas des romans, il lance des pamphlets. Or, Mort-terrain apparaît bel et bien comme l'oeuvre d'un romancier.
<p>Biz, <em>Mort-terrain</em>, Leméac, 234 pages</p>
«Je n'ai plus 20 ans», fait le rappeur de Loco Locass, sourire en coin, avant de développer sa pensée. «Je suis conscient du regard que les autres posent sur moi. Je sais que je ne suis pas toujours très nuancé.»
Le troisième bouquin de Biz n'est léger qu'en apparence. On y traite des enjeux sociaux, politiques et économiques de notre époque, notamment le développement des régions, la protection de l'environnement, le respect des droits des Premières Nations et la défense des cultures québécoise et amérindienne. Cette consistance ne l'empêche pas de se révéler aussi divertissant qu'un roman à suspense. Le sexe et le sang font d'ailleurs partie des ingrédients.
Mort-terrain, un terme technique qui désigne les résidus de l'exploitation minière accumulés au sol au fil des ans, est le nom d'un village imaginaire situé au fin fond de l'Abitibi, perdu quelque part entre La Sarre et le village fantôme de Joutel.
L'intrigue se déploie dans un contexte social explosif. La solidarité qui unit les Morterrons est menacée par l'annonce d'un nouveau projet porteur d'emplois, mais dont le développement aura des effets dévastateurs sur la qualité de vie de la population. Julien Daigneault, un jeune médecin fraîchement débarqué de Montréal, se retrouve pris entre tenants et opposants, entre Blancs et Indiens. Les forces exercent leur pression comme un étau puissant.
Le camp des partisans est mené par le syndicaliste Stéphane Bureau, un colosse qui cherche à faire comprendre le «gros bon sens» à ses concitoyens, par la force si nécessaire. L'autre camp réunit surtout les Algonquins de la réserve de Mézézak, qui, sans se prononcer pour ni contre le projet, sont résolus à faire d'abord valoir leurs droits.
Des Stéphane Bureau, on en a vu défiler quelques-uns devant la commission Charbonneau. On dépasse le cliché. «Ça me prenait un personnage méchant et fort pour faire avancer l'histoire, plaide Biz. Je suis moi-même en faveur de l'institution syndicale, mais quand on voit ce qui se passe sur la Côte-Nord...»
En donnant à tour de rôle la parole à tout ce beau monde, en utilisant, on l'a dit, de la finesse dans le dégradé, l'auteur illustre avec précision la nature des enjeux. Pas besoin de prendre parti pour faire saisir leur complexité et leur importance.
On rappelle au passage le traitement réservé aux jeunes Indiens envoyés de force dans les pensionnats. Une extermination délibérée orchestrée par le gouvernement fédéral avec la complicité de l'Église que Biz n'hésite pas à qualifier d'«Holocauste chez nous». «C'est une extermination raciale, ciblée, systématique, délibérée, par l'État, avec le pouvoir religieux. Il y a là une catastrophe qui appartient à la même ligue que l'esclavage et l'Holocauste.»
La mythologie
Mort-terrain trouve par ailleurs son véritable souffle dans sa dimension fantastique. L'auteur, volontairement ou non, pousse son ouvrage quelques crans plus haut que la moyenne des thrillers, au moment où il décide de faire entrer en scène le Wendigo.
Authentique figure de la riche mythologie amérindienne, le Wendigo est une sorte de malédiction, la pire de toutes sans doute, qui pousse les hommes à s'entre-dévorer. Elle est associée au plus grand tabou des peuples autochtones: le cannibalisme. Elle hante le territoire depuis plus de 6000 ans. Imaginez sa puissance! À côté du Wendigo, le diable, le loup-garou ou le croque-mitaine importés d'Europe ont l'air d'une bande d'écoliers.
Pour Biz, le pouvoir du Wendigo dépasse le folklore. «C'est une clé qui permet de décoder de façon symbolique ce qui se passe au Québec depuis 20 ou 25 ans, dit-il. À savoir une cannibalisation de la société autour de divers axes de fracture: souverainistes/fédéralistes, gauche/droite, carrés rouges/carrés verts, charte/anticharte, Anticosti/anti-Anticosti. On est en train de s'entredévorer, alors qu'on devrait se tenir les coudes. On est microscopiques à l'échelle de la planète, et on n'a besoin de personne pour se faire disparaître.»
Si on le regarde d'un point de vue culturel, le Wendigo fait par ailleurs partie d'une mythologie dont on ignore presque complètement l'existence de nos jours. Le ramener à l'avant-plan faisait partie des objectifs de l'auteur. «C'est vraiment cool d'avoir le pouvoir de redonner aux Québécois une partie de leur mythologie et de leur folklore», constate Biz.