Scène de journée de bordée de neige sur la 3e Avenue, dans Limoilou.

Mon quartier heavy metal

Un jour où je sortais mes poubelles, deux jeunes filles m'ont interpellée. Une question directe, sans appel. «Est-ce que c'est ici où c'est le plus lette dans Limoilou?» J'ai balbutié quelque chose comme : «Oui... enfin... si vous descendez sur la 2e Rue, c'est un peu pire, il y a les vieux pylônes.»
Juste un peu pire. Il n'y a pas vraiment d'arbres dans ma rue. Ils ont refait les trottoirs l'année passée, ça jure avec le reste.
J'étais tellement sonnée que je n'ai pas eu la présence d'esprit de leur demander pourquoi elles voulaient savoir ça. Elles avaient un calepin de notes dans les mains. J'ai mis ça sur le compte d'un travail d'école.
Alors, oui, j'habite dans un des coins les plus laids de la ville, le bas Limoilou, que les gens du coin appellent amoureusement le Limoilou des pauvres. C'est aussi le Limoilou des gens qui connaissent leurs voisins. Ça ne rend pas le quartier plus beau, ça le rend agréable à habiter. Un arbre, ça ne vient pas pelleter l'entrée de sa voisine pour le plaisir de rendre service. Lawrence le fait.
C'est aussi le Limoilou proche de tout, de l'action de Saint-Roch, des sentiers longeant la Saint-Charles, de la 3e Avenue qui n'a pas grand-chose à envier à la rue Cartier.
Quand on a acheté la maison il y a quelques années, l'agente d'immeubles avait une drôle de technique de vente. Elle nous a dit d'aller voir l'extérieur et de la rappeler si on voulait voir en dedans. Il tombait un crachin de septembre quand on s'est pointés à l'adresse. Tout était gris. L'arrière de la maison était un gros champ de garnottes avec une galerie défoncée. Les balcons des voisins étaient propres, la rue aussi.
Ce jour-là, ça sentait la Daishowa.
Si les voisins proches nous inspiraient confiance, on ne peut pas en dire autant des voisins moins proches, mais combien plus présents. Il y a la Daishowa, que je ne me résous pas à appeler la White Birch, il y a aussi l'incinérateur. J'avais lu sur les émanations qui s'échappent de leurs cheminées, elles passaient le test. Malgré les apparences, l'air de Limoilou était aussi sain qu'ailleurs.
Nous avons donc acheté notre maison en toute connaissance de cause, dans un quartier laid, qui marine dans l'odeur fétide des pâtes et papiers les jours où le plafond est bas. Quand il fait soleil, ça va.
Nous ne nous étions pas méfiés du port.
Il ne fait pas de boucane, le port. Mais, mine de rien, il est le plus grand terminal de nickel en Amérique du Nord. Et, coïncidence, l'air de Limoilou est bourré de nickel, un métal qui a de bien belles qualités mais qui peut accessoirement donner le cancer à ceux qui le respirent. Le lien n'est pas prouvé avec le port, mais ça ne sent pas très bon.
Jusqu'ici, je n'étais pas vraiment scandalisée par la pluie de rouille sur le quartier en octobre. Je me disais qu'on faisait un bien gros plat avec un incident isolé. Je me disais qu'une fois n'est pas coutume. J'étais dans le champ. Depuis au moins trois ans, il y a dans l'air de mon quartier six fois plus de nickel que permis par les normes québécoises. Si on prend la moyenne canadienne, c'est 50 fois.
Cette pluie rouge aura finalement été une bonne chose. En laissant échapper du port une poussière gorgée de métaux lourds, la compagnie Arrimage a mis le feu aux poudres. N'eût été une voisine du quartier moins naïve que moi, Véronique Lalande, on aurait balayé tous ces contaminants sous le tapis. Et, avec eux, les chiffres du ministère de l'Environnement démontrant que le problème est connu depuis au moins un an.
Pendant ce temps-là, on nous casse les oreilles avec les poêles à bois, qui sont devenus l'ennemi numéro un de la Santé publique. Je plaide coupable, je fais un joli feu de bûches quelques soirs par hiver. Il y a déjà eu beaucoup plus de cheminées fumantes en ville, ça ne causait pas de smog. Je vais changer mon vieux poêle à bois quand on arrêtera de saupoudrer du nickel dans mon potager.