Le décor de Mois d'août, Osage County reproduit l'intérieur d'une vieille demeure dans les plaines de l'Oklahoma.

Mois d'août, Osage County: comédie cruelle

En plein coeur d'un hiver particulièrement rigoureux, la chaleur suffocante de l'Oklahoma envahira la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre. Avec Mois d'août, Osage County, la nouvelle directrice du Trident, Anne-Marie Olivier, a choisi de présenter une «comédie cruelle» dont personne ne sort indemne.
<p> Le metteur en scène Jean-Philippe Joubert et la comédienne Paule Savard </p>
Le nom de la pièce sonnera sûrement une cloche à l'oreille des cinéphiles qui ont vu cet hiver l'adaptation au grand écran de la pièce de Tracy Letts, avec Meryl Streep et Julia Roberts comme têtes d'affiche. Anne-Marie Olivier n'a rien changé à ses plans quand elle a appris l'existence du film. «Une fois que j'ai lu cette pièce, elle ne me sortait pas de la tête, ni du corps. Ça a été un gros coup de coeur parce qu'il résonne là-dedans quelque chose qui est dans toutes les familles», raconte la femme de théâtre à propos de son premier choix en tant que directrice artistique du Trident. «C'est une histoire d'amour et de cruauté», résume-t-elle.
Un choix audacieux qui commande une production d'une ampleur qu'on voit assez rarement à Québec. Treize comédiens se côtoient sur scène durant près de trois heures dans un décor monumental reproduisant fidèlement l'intérieur d'une vieille maison de l'Oklahoma. La pièce, traduite par Frédéric Blanchette, a été confiée aux bons soins du metteur en scène Jean-Philippe Joubert.
Confrontations
L'histoire est celle de la famille Weston, qui se réunit d'urgence dans la demeure familiale, dans les plaines de l'Oklahoma, après la disparition du chef de clan. Ce huis clos imposé sous la chaleur cuisante d'août amènera Violet, la mère Weston, atteinte d'un cancer de la bouche, à pousser les membres de sa famille sur le champ miné des confrontations. Personne n'en sortira indemne.
«On dit que c'est une famille caractérielle, mais moi, je dis plutôt que c'est une famille de souffrance», expose Paule Savard, qui incarne le pivot de la famille, Violet, accro aux médicaments. La mère Weston n'a rien d'un être particulièrement agréable à côtoyer. «Quand j'ai lu la pièce la première fois, je me suis dit : mais quel être épouvantable, quel être de mauvaise foi! Mais en apprenant à la connaître, à travers l'apprentissage du texte, je me suis mise à l'aimer, beaucoup», poursuit son interprète. «Elle a vécu quelque chose, à une époque, que les gens à côté d'elle, ses enfants, ne peuvent pas imaginer ni comprendre. C'est vraiment un conflit de générations. Et on est tous confrontés à ça. On a toujours l'impression que ce qu'on a vécu, tout le monde le sait, mais ce n'est pas vrai.»
De fil en aiguille, les différentes révélations qui émergent des nombreuses prises de bec, dont une monumentale lors d'un souper mémorable, expliquent un peu mieux pourquoi Violet est telle qu'elle est, pense Paule Savard. «Ça ne la justifie pas d'être ce qu'elle est, mais ça donne une compréhension humaine de cette personne-là. C'est pas optimiste comme pièce, chacun se bat pour essayer de vivre et c'est dur, mais en même temps ils s'y prennent tellement mal que c'est drôle», analyse la comédienne.
Pièce complexe
Le genre de pièce complexe qui tombait tout à fait dans les cordes du metteur en scène Jean-Philippe Joubert. «J'aime le théâtre qui tire dans plusieurs directions», explique-t-il. «Dans Mois d'août, Osage County, il y a d'abord un thriller, parce que le père est disparu et il va falloir savoir ce qui lui est arrivé. À travers le drame de ces personnages-là, il y a aussi l'ironie, cette comédie cruelle, comme le dit si justement Anne-Marie Olivier. Et il y a une certaine métaphore de la société américaine. C'est foisonnant, mais c'est tellement bien écrit qu'on ne s'y perd pas», insiste le metteur en scène.
Le terme foisonnant colle bien aussi au décor gigantesque créé pour la pièce, dans lequel les comédiens ont eu la chance de répéter dès le début, question de s'y sentir vraiment «à la maison».
C'est d'ailleurs en faisant de la recherche sur Internet pour documenter la création, de concert avec la scénographe Monique Dion, que Jean-Philippe Joubert a découvert qu'une adaptation cinématographique de la pièce se préparait. «On cherchait des maisons à Pawhuska, dans le comté d'Osage, pour voir de quoi ça avait l'air. C'est là que je suis tombé sur l'annonce immobilière qui mettait en vente la maison du tournage. C'était au tout début, il n'y avait pas encore beaucoup d'informations. De fil en aiguille, on a su que le film sortirait peu de temps avant notre pièce», raconte le metteur en scène.
Il a vu le film, surtout parce que c'est Tracy Letts lui-même qui a adapté sa pièce pour en faire un scénario. Certaines scènes qui ne figurent pas dans la pièce lui en ont appris plus sur les personnages. «Mais le film et la pièce sont deux expériences radicalement différentes», insiste Jean-Philippe Joubert. «Au cinéma, la fresque de personnages n'est pas aussi entière qu'au théâtre.» Surtout que la pièce du dramaturge américain est différente d'autres oeuvres à plusieurs personnages, note le metteur en scène. «Souvent, quand il y a beaucoup de personnages, ça nous donne l'impression d'un choeur qui soutient deux ou trois personnages principaux. Mais là, ce n'est pas ça. Quand ils sont 11 autour de la table du souper, ils sont vraiment 11 individus différents qui ont chacun leur personnalité, chacun leurs enjeux. Personne n'est au service de quelque chose d'autre», explique-t-il.
Paule Savard, de son côté, s'est retenue d'aller voir le film, se disant trop influençable. Mais elle pense aussi que la pièce possède une plus grande densité. «Le film comporte beaucoup de scènes d'extérieur, mais la pièce, elle, se passe uniquement dans la maison. On est comme dans un huis clos, dont personne ne peut sortir. C'est comme un nid de guêpes, ça frétille», illustre-t-elle.
Événement théâtral
Et l'humour passe beaucoup plus au théâtre qu'à l'écran, renchérit le metteur en scène. «C'est sûr que la contamination du rire au cinéma n'est pas la même qu'au théâtre. Il y a des scènes drôles dans le film, mais on s'esclaffe moins. Il y a une distance avec l'écran», analyse-t-il. «Ils ont fait du bon travail avec le film, mais c'est une expérience cinématographique relativement ordinaire par rapport à l'événement théâtral que ça constitue pour le public de Québec», ajoute-t-il.
L'ampleur de la production vaut la peine d'être soulignée, dans un contexte où de plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer le manque de financement des théâtres au Québec. «Le Trident existe pour ça. C'est une institution dans la capitale. Si le Trident n'a pas les moyens de faire des productions comme ça, personne n'a les moyens de le faire à Québec», soutient Jean-Philippe Joubert. «Je veux me défendre à tout prix pour garder ça au Trident, mais c'est un combat de tous les jours», souligne de son côté Anne-Marie Olivier. «Il y a un sérieux problème de mise en valeur des institutions artistiques», plaide la directrice artistique. «C'est très préoccupant, mais pour l'instant j'essaie de le défendre de tout mon coeur, pour la communauté, pour la vitalité culturelle et économique de la ville et aussi pour la liberté artistique. Si toutes les pièces présentées en ville sont à deux personnages, sans décor, on va avoir un problème», pense Anne-Marie Olivier, qui insiste cependant sur l'importance de présenter des oeuvres au contenu significatif, peu importe le nombre de personnages.
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La musique d'Emilie Clepper
Pour ajouter encore plus de richesse à la proposition déjà monumentale de Mois d'août, Osage County, la chanteuse Emilie Clepper a été recrutée pour interpréter sa musique folk en direct, pendant la pièce.
«C'est rare qu'on utilise de la musique qui existe déjà», concède Jean-Philippe Joubert. Si la création de musique originale pour la scène est elle-même une richesse du théâtre, précise le metteur en scène, l'apport d'Emilie Clepper ajoute une touche magique à la production. «Il y a ce lien émotif direct qui est créé par la musique américaine qu'on connaît. Emilie interprète certaines de ses propres compositions, mais elle fait aussi des reprises d'Elvis, de Johnny Cash, de John Denver...», énumère Jean-Philippe Joubert.
L'auteure-compositrice-interprète jouera ses morceaux folk et acoustiques sur scène, entrant dans la maison à certains moments-clés de la pièce pour la faire respirer, explique le metteur en scène.
«Ce qui est très beau avec sa musique, c'est que le drame de la famille Weston pourrait arriver n'importe où, mais la touche d'Emilie Clepper crée un ailleurs», illustre Paule Savard.
La chanteuse, mi-québécoise mi-texane, profitera d'ailleurs de son passage à Québec pour présenter son mini-album Texas Eagle au Petit Champlain, le 3 avril à 20h.
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À l'affiche
Titre :  Mois d'août, Osage County
Texte : Tracy Letts, traduction de Frédéric Blanchette
Mise en scène : Jean-Philippe Joubert
Interprètes : Marie-Josée Bastien, Normand Bissonnette, Emmanuel Bédard, Véronique Côté, Chantal Dupuis, Érika Gagnon, Marie Gignac, Nicolas Létourneau, Marianne Marceau, Marco Poulin, Jack Robitaille, Paule Savard et Réjean Vallée
Salle : Trident (salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre)
Dates : jusqu'au 29 mars
Synopsis : durant une canicule, les Weston se réunissent d'urgence à la demeure familiale en Oklahoma après que le patriarche du clan fut disparu. Ils trouveront à demeure Violet, femme aigrie et accro aux médicaments, qui n'hésitera pas à confronter tous les membres de sa famille et à faire éclater au grand jour les secrets et les non-dits.