Serge Soucy, ex-travailleur de l'usine Gaspésia de Chandler, est retourné voir cette semaine le vide laissé par le démantèlement de l'ex-papeterie. Seule l'ancienne locomotive de triage de l'usine émerge de la neige.

Modernisation de la Gaspésia: plutôt une lente agonie

La promesse: la modernisation de la papeterie Gaspésia de Chandler.
Le contexte
Avant les élections du 30 novembre 1998, le premier ministre québécois Lucien Bouchard réitère cette promesse de 1996, désignée comme «une affaire personnelle». L'usine Gaspésia connaît des arrêts de production quand le marché fléchit à cause de coûts d'exploitation élevés. Il faut moderniser. Les travaux débutent au printemps 2002 et prennent fin brusquement le 30 janvier 2004 en raison d'un dépassement de coût. En 2014, il ne reste rien de l'usine, et de la décontamination reste à faire.
Le pour
L'usine Gaspésia emploie 560 personnes en 1998, sans compter 200 travailleurs forestiers et des achats de bois sur les lots privés représentant des millions de dollars annuellement. Il s'agit, ex aequo avec Mines Gaspé à Murdochville, du plus gros employeur industriel gaspésien. Plusieurs scieries régionales y écoulent leurs copeaux. La papeterie est de loin la plus grosse source de revenus du chemin de fer gaspésien. L'économie de la MRC du Rocher-Percé repose énormément sur l'usine. Son coût d'exploitation élevé peut être corrigé en la dotant d'un atelier de pâte thermomécanique pour remplacer le controversé procédé chimique installé dans les années 80.
Le contre
La pertinence d'investir dans une usine de papier journal, alors que la consommation chute, est dénoncée par la concurrence en raison de l'appui d'organismes publics. Abitibi-Consolidated, propriétaire de la Gaspésia, sort d'une grève dans ses usines québécoises qui n'a pas eu l'effet escompté, faire monter les prix. Cette firme, alors le plus grand producteur mondial de papier journal, impose en outre à son partenaire potentiel, Cedrico, présenté quatre mois après les élections, des conditions d'exploitation douteuses, comme l'absence de garantie que la papeterie ne prendrait pas plus d'arrêts de production que les autres usines du réseau Abitibi-Consolidated.
Le témoignage
Serge Soucy était travailleur de production et vice-président de syndicat quand Lucien Bouchard a réitéré sa promesse, en 1998. Il était loin de se douter, au début de 1999, que l'incertitude vécue depuis 10 ans se transformerait en saga. À l'époque, le chef libéral Jean Charest accusait le gouvernement péquiste de ne pas aller assez vite dans le dossier.
«Il y a eu des discussions au sujet du partenariat potentiel entre Abitibi-Consolidated et Cedrico jusqu'en septembre 1999», se souvient-il.
Devant l'impasse, le propriétaire annonce à la fin d'octobre la fermeture définitive de l'usine frappée d'un arrêt de production «temporaire» depuis juin.
«J'ai traversé la rue pour annoncer la nouvelle à ma blonde, Sylvie, qui travaillait en face. Je suis persuadé que tout ce que ma blonde vit depuis ce temps, des problèmes cardiaques, le diabète, le cancer, sont causés par le stress, par les crises successives. Je suis aussi allé annoncer la nouvelle à mon père [un retraité de la Gaspésia], et ses problèmes cardiaques ont commencé là», raconte M. Soucy.
Un livre pourrait être écrit sur la période écoulée depuis les élections de 1998, dit-il. À l'été 2000, le Fonds de solidarité de la FTQ achète l'usine, mais il lui est interdit de les relancer dans le papier journal. Un partenaire déniché par le Fonds, l'industriel Clermont Levasseur concocte un projet de production de papier glacé.
En août 2001, Claude Blanchet, dirigeant alors la Société générale de financement (SGF), crée une commotion en annonçant qu'il faut adjoindre au projet une firme reconnue dans les pâtes et papiers. C'est une façon de faire entrer Tembec dans le dossier et d'en expulser M. Levasseur.
En décembre 2001, le gratin politique et les sociétés publiques comme la SGF et Investissement Québec annoncent le projet de refonte de l'usine, pour 465 millions $.
Retourné sur les bancs d'école en 2000 pour trouver du travail en cas d'échec de la relance, Serge Soucy a suivi des cours d'informatique, de gestion des ressources humaines et une formation à la Sûreté du Québec, comme répartiteur d'appels.
«En 2003, je suivais une formation de 8h à 16h à l'usine, alors en modernisation. À 16h, j'allais faire mon quart jusqu'à minuit à la Sûreté, où je travaillais aussi les fins de semaine», dit-il à propos de son double horaire.
«Selon le responsable des ressources humaines à Papiers Gaspésia, j'aurais dû démissionner de cet emploi. Je lui ai dit que je le ferais quand je verrais deux morceaux de papier, ma première paie de l'usine, et un bout du papier qu'elle produirait.»
C'était sage. Le 30 janvier 2004, les partenaires de Papiers Gaspésia arrêtaient la modernisation, en raison d'un dépassement de coût anticipé de 200 millions $. Tous les efforts pour trouver un repreneur ont échoué. Serge Soucy est encore amer.
«Le gouvernement avait changé en 2003. Les libéraux de Jean Charest ont abandonné un projet préparé par les péquistes. Tembec n'a fait aucune planification valable. C'était une caricature, ce chantier. Ce que je déplore, c'est la réputation donnée aux Gaspésiens. Pourtant, d'autres projets ont eu des dépassements de coûts bien plus importants, comme le CHUM, le métro de Laval, le toit du Stade olympique.»