Michel Rivard: pour la mémoire, pas la nostalgie

Sur son dernier album, paru en octobre dernier, Michel Rivard s'autoproclamait Roi de rien dans la chanson-titre, paisible et assumée. «Elle est arrivée sans effort. C'est comme si elle attendait», indique son auteur, qui a alors troqué ses projets d'année sabbatique pour d'autres de création et de studio. Le voilà maintenant de retour sur les planches avec son fidèle Flybin Band (Sylvain Clavette, Mario Légaré et Rick Haworth, complices depuis une trentaine d'années) bonifié de l'énergie féminine des choristes Lana Carbonneau et Audrey-Michèle Simard. «Elles sont entrées là-dedans comme si de rien était. On dirait qu'elles ont toujours été là», se réjouit Rivard, qui a passé quelques heures avec Le Soleil la semaine dernière pour causer musique, mémoire, argent et guitares.
«Je n'aime pas la nostalgie, c'est une maîtresse inassouvie aux yeux trop bleus», chante Michel Rivard dans La lune d'automne, parue en 1992. Plus que jamais, la phrase sied à l'auteur-compositeur-interprète, qui tourne sa création vers l'avant, mais qui ne boude pas non plus son plaisir ni celui de son public en faisant honneur aux chansons du passé. Un exercice qu'il dit «de mémoire et non de nostalgie». Nuance!
Un jour qu'il promenait son chien à Montréal, il y a quelques années, Michel Rivard a décidé de s'offrir une petite douceur en faisant escale au bar laitier. Là, il a rencontré des fans de la première heure qui l'ont à la fois complimenté et profondément troublé. «C'était des gens de mon âge, raconte-t-il. Ils étaient contents de me voir. Puis ils m'ont dit : "c'est de valeur que vous ne fassiez plus rien"... Je m'en souviens comme si c'était hier parce que j'en ai échappé mon cornet.»
L'artiste s'est demandé par où commencer pour faire comprendre qu'il n'avait jamais autant travaillé, qu'il était bien vivant... «Ils se sont excusés en disant qu'ils parlaient de Beau Dommage. Ils ont dit qu'ils regrettaient qu'il ne se fasse plus de bonnes chansons québécoises comme ça», raconte Rivard, toujours consterné devant la réponse négative obtenue lorsqu'il a demandé à ses interlocuteurs s'ils se donnaient la peine d'écouter la radio ou d'aller chez le disquaire. «Ils ne fonctionnaient que par leur souvenir, relate-t-il. Malheureusement, il y a beaucoup de gens comme ça. On ne pourra jamais retourner en arrière. Les gens qui regrettent le passé sont condamnés à être malheureux.»
Semer des cailloux
Pourtant, Michel Rivard n'est pas de ceux qui boudent le passé. Il ne voit pas de problème à piger dans les grands succès qu'il a écrits depuis les années 70, ni à les revisiter pour étonner ses fans. «La chanson, c'est un art où tu sèmes des cailloux, des balises, croit-il. Il y a des albums avec des dates dessus, mais ils ne deviennent pas périmés après. Si les tounes sont bonnes, elles le restent.»
Quand le groupe Beau Dommage s'est reformé dans les années 90 pour créer un nouvel album, Rivard et ses complices n'ont pas souhaité miser sur la nostalgie, jure l'auteur-compositeur. Il minimise du même souffle l'idée selon laquelle la formation se soit réunie pour des raisons financières. «Effectivement, il y en a dans la gang pour qui ç'a été très salutaire à ce moment-là, convient-il. Mais on aurait pu faire autant d'argent juste en montant un show et en jouant les grands succès des quatre premiers albums. Moi, ça ne me tentait pas. Et je pense qu'il y en avait d'autres dans le groupe à qui ça ne tentait pas. Ce qui m'a attiré dans l'aventure, c'était de voir si on était encore capables d'écrire des tounes ensemble. C'était ça, le défi.»
Plusieurs ont vu des clins d'oeil à l'époque Beau Dommage dans le dernier album de Michel Rivard, Roi de rien, paru l'automne dernier. Vrai qu'il y multiplie les images pour chanter Montréal. Vrai aussi que les harmonies vocales fournies par Lana Carbonneau et Audrey-Michèle Simard - qui l'accompagnent aussi sur les planches - sont les petites cousines de celles, mémorables, qu'offrait Marie-Michèle Desrosiers.
Sur les planches du Grand Théâtre, vendredi, Michel Rivard promet des détours poétiques, des allers-retours dans le temps. À Montréal, Motel Mon repos, La complainte du phoque en Alaska, Ginette et Le blues de la métropole étaient au rendez-vous le mois dernier. Mais encore là, le chanteur refuse l'étiquette de la nostalgie.
«Chanter une vieille chanson, c'est un exercice de mémoire, c'est un hommage à la chanson. On est capable d'écouter Le déserteur de Boris Vian aujourd'hui et on y trouve du sens. Oui, je vais me rappeler quand je l'ai entendue la première fois, au collège, avec des chums. Mais ça n'enlève rien à la valeur de la chanson.»
<p>Michel Rivard en spectacle, en 1984</p>
Chez lui partout
Michel Rivard est un promeneur. Parce qu'il aime se balader, certes, mais aussi parce que des compagnes canines lui offrent depuis plusieurs années une motivation supplémentaire pour enfiler ses chaussures de marche. Il y a longtemps eu Alice, il y a désormais Charlie, un mignon Fox-Terrier qui le suit partout. Même chez le disquaire!
De passage dans la capitale il y a quelques jours, l'auteur-compositeur-interprète a proposé au Soleil de l'accompagner pour une petite virée dans le faubourg Saint-Jean. L'objectif : dégourdir les pattes de Charlie, qui a attendu patiemment que son maître termine son repas, et voir ce que les disquaires ont à proposer aux mélomanes friands de vinyles.
En arpentant la rue Saint-Jean, le chanteur confie que ce genre de sortie fait partie de sa routine. À Montréal, où il se fait un point d'honneur «d'habiter» son quartier, et sur la route, où il savoure les rencontres. Car si sa poésie est ancrée dans la métropole, le chanteur se décrit comme «un amoureux inconditionnel du Québec sous toutes ses coutures et dans toutes ses régions». Un coup de foudre ressenti dès sa première tournée en autobus scolaire avec la troupe de théâtre La quenouille bleue, à 19 ans.
«Ensuite, on a été très étonnés quand le succès de Beau Dommage s'est avéré ailleurs qu'à Montréal avec du monde de notre âge, évoque-t-il. On était conscients du fait que c'était très Montréalais, notre affaire. Mais je m'aperçois que si tu parles de ce que tu connais, tu rejoins les gens. À partir de là, je n'ai jamais eu de problème à me sentir chez moi partout au Québec en chantant des tounes qui sont montréalaises dans leur essence.»
Chez lui, il a aussi pu se sentir chez le disquaire Sonny : le chanteur a été accueilli par un exemplaire autographié de Bonsoir... Mon nom est Michel Rivard et voici mon album double, qu'il a lancé en 1985. Pas moyen d'en savoir le prix : le commis a eu vite fait de préciser que l'objet n'est pas à vendre... Farfouillant dans les bacs, le chanteur dit ne rien chercher en particulier. À part peut-être un Neil Young qu'il ne possède pas déjà ou une trouvaille des Kinks, sauf si elle provient des années 80!
De sa séance de magasinage, qui s'est aussi arrêtée à la Librairie Laforce, Michel Rivard est finalement reparti avec une compilation de France Gall, l'album Je voudrais changer d'chapeau de La Bottine Souriante et la constatation que la vie réserve parfois de drôles de hasards... En passant devant l'immeuble où il a séjourné en 2003, alors qu'il interprétait au Grand Théâtre l'aviateur dans la comédie musicale Le petit prince, le chanteur en est venu à parler de Jérémy Delorme, l'un des quatre garçons avec qui il a partagé les planches en alternance. Devenu grand, Delorme fait maintenant de la musique avec sa fille, Adèle Trottier-Rivard, au sein du groupe de Ludovic Alarie. À découvrir sur disque le 10 avril, sous étiquette Indica...
Vous voulez y aller?
Qui: Michel Rivard
Quand: vendredi à 20h, en supplémentaire le 6 décembre à 20h
: Grand Théâtre (salle Octave-Crémazie)
Billets: de 49 $ à 51 $
Info.: 418 643-8131