Médecins de famille: au cimetière des ambitions déçues

Le Parti libéral voudrait des supercliniques, le PQ plus de cliniques GMF, Québec solidaire de meilleurs CLSC, et la CAQ des «corridors santé» entre cliniques et hôpitaux.
Dans le dédale des promesses et des structures, une question revient, toujours la même: qui vous aidera à trouver un médecin de famille?
Ce fut un sujet majeur des dernières campagnes; l'objet de toutes les promesses et trop souvent de toutes les déceptions.
Cette année? Beaucoup moins d'attention il me semble. Non pas que le problème est moindre, mais l'enjeu référendaire a repoussé tous les autres dans la salle d'attente.
Tous disent pourtant en faire une priorité.
Le Parti libéral a rassemblé un gros trio de médecins: le discret Yves Bolduc, le tapageur Gaétan Barrette et le chef Philippe Couillard.
Si les libéraux sont élus, les médecins vont peser lourd sur le budget de la santé et les ententes avec les lobbies de médecins.
Certains y voient un problème éthique. Je dirais plutôt un déséquilibre de poids politique.
Le trio du PQ semble mieux équilibré: un médecin (Dr Réjean Hébert), une pharmacienne (Diane Lamarre) et une infirmière (Gyslaine Desrosiers).
Signe des temps, le trio de la CAQ est décimé. Sa vedette de 2012, le Dr Barrette a déserté. Celle qui lui a succédé, la Dre Hélène Daneault, est partie au premier matin de la campagne pour un problème de santé.
Le chargé d'économie et de commerce extérieur, Stéphane Le Bouyonnec a finalement pris le relais.
Québec solidaire n'a pas vraiment de trio santé, mais un joueur de concession, le Dr Amir Khadir.
Les choix santé des trois principaux partis correspondent à la personnalité de leurs «trios».
Le PLQ est manifestement plus conciliant avec les médecins et avec le privé que le PQ tient une ligne plus dure.
Les positions de la CAQ sont moins tranchées, et Québec solidaire est ailleurs, avec sa médecine alternative, préventive, féministe (whatever it means), naturelle et basée sur «l'autogestion».
Faut-il être médecin pour être un bon ministre de la santé? Un gestionnaire indépendant des lobbies médicaux ne serait-il pas plus utile pour gérer moitié du budget du Québec?
J'ai eu partout la même réponse. Pas nécessairement un médecin. Mais connaître le réseau est essentiel. Sinon, on est à la merci d'autres qui décideront.
Il fut un temps où la Santé était perçue comme le cimetière des ambitions politiques. Un ministre nommé contre son gré irait s'y casser les dents et perdre son nom.
Ce n'est plus le cas. Les trois chefs des principaux partis, Mme Marois, M. Couillard et M. Legault, ont été ministres de la Santé.
Aucun n'a laissé un souvenir impérissable, direz-vous, mais le paquebot de la santé n'est pas facile à retourner. Même avec les meilleures compétences et intentions.
Ce qui peut faire une différence: la volonté et le courage politique. Le sien et celui de son gouvernement.
J'ai passé en revue la plateforme des quatre principaux partis, parlé à des candidats, à des médecins, à des gestionnaires et à des acteurs du quotidien. À tous la même question : comment faciliter l'accès à un médecin de famille?
J'ai été frappé par trois choses.
1: Le large consensus sur les causes et les remèdes (voir 10 consensus).
Cela n'empêche pas des divergences électorales, parfois philosophiques sur le rôle du privé ou les choix budgétaires. (voir 3 pommes de discorde). Mais on s'entend sur l'essentiel des objectifs et des moyens.
2: Il y a eu tant de promesses non tenues que les partis ne donnent plus de date pour livrer un médecin de famille ou vider les listes d'attente.
Le dernier à l'avoir fait aura été Gaétan Barrette pour la CAQ en 2012: un médecin de famille pour chacun en dedans d'un an, disait-il.
«Ce n'était pas réaliste. Il le sait aussi et ne le redira pas», promet Yves Bolduc, qui l'a accueilli avec «zen» et stoïcisme dans la famille libérale.
3: De petits changements amorcés par un médecin produisent parfois les résultats les plus appréciés. Un ajout aux heures de garde, une plage gardée libre pour des urgences, un rendez-vous fixé dans le sans rendez-vous pour réduire le temps dans la salle d'attente.
Le réseau de la santé est un monstre difficile à gérer, mais la médecine reste une profession relativement autonome qui repose beaucoup sur des choix individuels de médecins.
Comment améliorer l'accès aux médecins de famille?
10 consensus
1. Ramener des médecins généralistes dans les cliniques et GMF en abolissant les incitatifs à travailler dans les hôpitaux.
Les généralistes passent 40 % de leur temps à l'hôpital où ils «prennent en charge» des malades. L'idéal serait que les spécialistes le fassent davantage, plutôt que d'agir seulement comme consultants.
2. Déléguer davantage de tâches à des «super­infirmières» et à des pharmaciens pour libérer le temps des médecins de famille.
Il y a actuellement 150 «superinfirmières» au Québec. Tous s'entendent pour en former davantage. La capacité actuelle de formation, de 50 à 60 par année, est cependant limitée par la disponibilité des stages auprès de médecins.  
3. Favoriser les grandes cliniques multiservices où des médecins ou des membres de l'équipe médicale peuvent prendre le relais si son médecin de famille n'est pas disponible.
L'ère de la pratique médicale solo ou en petits cabinets est terminée. L'avenir est aux cliniques GMF et réseau.
4. Étendre les heures de sans rendez-vous dans les cliniques et partager l'information sur les disponibilités du jour.
L'objectif des cliniques GMF (groupes de médecine familiale) était d'offrir 68 heures de sans rendez-vous par semaine. Sur les 256 GMF au Québec, 15 % n'ont pas encore atteint cette cible.
5. Implanter des guichets téléphoniques ou informatiques pour gérer les consultations sans rendez-vous et réduire les files d'attente aux portes des cliniques et le temps d'attente à l'intérieur.
Cela a aussi pour avantage de réduire les risques d'infections, de réduire les frustrations et d'améliorer le confort des patients.  
6. Inciter les médecins à réserver chaque jour des plages de temps pour recevoir le jour même leurs patients réguliers qui n'ont pas de rendez-vous.
7. Inciter les médecins à fixer les rendez-vous à plus court terme pour éviter que des patients prennent plusieurs mois à l'avance un rendez-vous dont ils n'auront pas vraiment besoin, mais qu'ils conserveront pour ne pas perdre leur rare chance de voir un médecin.
8. Ne pas programmer d'examens annuels systématiques pour des jeunes en bonne santé et sans antécédents génétiques. Éliminer les dédoublements d'examens commandés par médecins.
9. Revoir le système de rémunération à l'acte des médecins, car ce système ne favorise pas le partage des tâches médicales et la prise en charge de nouveaux patients.
10. Former davantage de médecins de famille généralistes. Le mouvement est amorcé.
Il y a quelques années, le ratio était 55 % spécialistes pour 45 % généralistes. Cette année, ce sera 50-50 et l'an prochain, 55 % généralistes et 45 % spécialistes. Cela va permettre de produire chaque année 100 médecins de famille de plus.
3 pommes de discorde
1. Étaler ou pas la hausse des salaires des médecins?
Le Parti québécois veut étaler la hausse signée par le précédent gouvernement, l'estimant «trop généreuse pour notre capacité de payer». Cette entente a donné 500 millions $ de plus aux médecins l'an dernier et en prévoit 540 millions $ de plus cette année. PQ Le PQ dit constater que l'offre de service diminue lorsque les salaires augmentent.
Le Parti libéral veut maintenir les hausses prévues et plaide au contraire que les ententes avec les médecins prévoient des «récompenses à la productivité». Le PLQ en fait aussi une question de rattrapage et «d'équité» avec les médecins canadiens, sans quoi on risque un exode des médecins, craint Yves Bolduc sans pouvoir avancer de chiffres. La prochaine négo devra se faire au «coût de la vie», croit-il.
La Coalition avenir Québec respecterait l'entente avec les médecins. Question de «rattrapage» et la «peur de l'exode», explique son porte-parole, Stéphane Le Bouyonnec
2. Rembourser ou pas les examens de radiologie faits au privé?
Le Parti libéral propose le remboursement des examens d'échographie, IRM et TACO faits en dehors des hôpitaux. Son gouvernement avait signé en 2012 une entente à cet effet répudiée par le PQ.
Le radiologiste Gaétan Barrette, qui présidait alors la Fédération des médecins spécialistes, avait signé l'entente avec le ministre Yves Bolduc. Tous deux sont aujourd'hui candidats libéraux.
Le PLQ croit que la mesure réduira l'attente et améliorera le service de première ligne à meilleur coût qu'au public. Il y a cependant confusion sur la facture. M. Barrette parle de 50 millions $ pour trois ans; M. Bolduc de 50 millions $ par an après trois ans.  
La Coalition avenir Québec est d'accord pour le remboursement. «Ce n'est pas dans notre programme, mais c'est une bonne idée», croit M. Le Bouyonnec.
Le Parti québécois s'y oppose. Il croit pouvoir régler le problème en ajoutant des appareils dans les hôpitaux pour moins cher qu'au privé. «On n'a pas de profits à générer», dit Réjean Hébert. D'ici l'été, il n'y aura plus d'attente pour les échographies et ça aura coûté 6 ou 7 millions $, plutôt que les 25 millions $ prévus à l'ancienne entente, rapporte M. Hébert. La prochaine étape sera les examens IRM et TACO.
3. Créer ou pas des «supercliniques» médicales?
Le Parti libéral propose de créer 50 «supercliniques» en milieu urbain ouvertes sept jours sur sept. Ces cliniques réuniraient de 30 à 40 médecins, des infirmières, des spécialistes et des services de radiologie et de laboratoire. Dans les faits, entre 10 et 15 cliniques réseau correspondent déjà à cette description, reconnaît le Dr Yves Bolduc. Pour les autres, il s'agirait de grossir des GMF existants ou de construire de nouvelles cliniques. Il n'y a pas eu de coûts associés à cette promesse.
Le Parti québécois préfère consolider le réseau actuel des cliniques GMF et en ajouter 44 autres pour en porter le nombre à 300. Le PQ tient aussi aux «cliniques réseau» qui mettent à contribution des «superinfirmières». Dans les faits, les positions du PQ et du PLQ ne sont pas si différentes, hormis pour les étiquettes.
La Coalition avenir Québec «rejoint le PQ» sur la question des cliniques GMF. Elle met cependant l'accent sur des «corridors de santé», une sorte de fast track entre les cliniques de première ligne et les hôpitaux pour de meilleurs suivis. Cette voie rapide mènerait aussi vers des cliniques privées spécialisées.