Loin de se complaire dans de vieux souvenirs douloureux, Martin Talbot préfère y puiser la matière à nous raconter des histoires.

Martin Talbot: de l'ombre à la lumière

Il y a une pléthore de proverbes dans les dialogues d'Henri Henri. S'il fallait en choisir un pour Martin Talbot, «lentement, mais sûrement» lui irait comme un gant. Depuis sa sortie de l'université, le réalisateur de 47 ans façonne dans ses courts métrages une esthétique basée sur la fantaisie et un sens du merveilleux qui a abouti dans son premier long métrage - un conte lumineux qui fait contrepoint à la noirceur habituelle du cinéma québécois.
«Je ne voulais pas faire original pour faire original. C'est le film que j'avais le goût de faire», explique celui qui est à la barre de la série télé Les Parent depuis cinq ans. Mais c'est dans un documentaire qu'il a trouvé l'inspiration. Dans Montréal en 12 lieux, il y a un segment sur un homme dont le métier est de remplacer les ampoules de la Place Ville-Marie, à Montréal, à longueur de journée. «Je trouvais ça fascinant.»
Henri est donc un orphelin introverti qui entretient lampes et luminaires du couvent où il vit depuis sa tendre enfance. Lorsque l'établissement est vendu, il se retrouve dans un univers totalement inconnu : la ville. Mais cet innocent a un don : il met de la lumière dans la vie des autres. Le jeune homme tente de tirer de la noirceur Hélène (Sophie Desmarais), la guichetière dont il est épris.
Henri (Victor Andrés Trelles Turgeon) est l'antihéros par excellence, reconnaît Martin Talbot. «Il est assez passif. Mais grâce à lui, les gens évoluent et trouvent leur bonheur», confie le réalisateur en entrevue téléphonique.
Plus Tati que Jeunet
Difficile de ne pas faire de rapprochement avec Toto le héros (Jaco Van Dormael, 1991) ou Attila Marcel (Sylvain Chomet, 2013). «Je pourrais en nommer une quinzaine», explique le grand cinéphile. Mais il se défend d'avoir voulu réaliser un Amélie Poulain (2001) à la québécoise. Bien qu'il aime Jean-Pierre Jeunet, «je ne me suis pas inspiré de lui, mais de [Jacques] Tati. Je suis un enfant de l'imagerie des années 60. Ça m'apaise, il y a quelque chose du bonheur. Et parler d'un drame à travers quelque chose de coloré, j'adore ça.» Bien qu'Henri Henri ne soit pas un drame comme tel, à la limite une comédie dramatique.
Une nostalgie visuelle, donc, mais pas dans le propos, juge-t-il. «On comprend que ce qui est important, c'est aujourd'hui et demain. Le film porte sur l'avenir et non pas le passé. Mais il y avait, dans les années 60, une désinvolture qu'on a perdue que j'essaie de retrouver. Même si on a parfois l'impression que tout va mal, donnons-nous le droit d'être heureux.»
Exutoire
Henri Henri a d'ailleurs servi d'exutoire à son auteur. Car si Henri, «c'est un peu moi, mes angoisses, toutes mes considérations sur la vie», c'est d'abord du personnage de M. Binot (Marcel Sabourin), dont il était «le plus proche» à l'écriture. Le vieil homme, qui perd la mémoire, s'inquiète de ce qu'il va laisser en héritage.
«C'est arrivé dans un moment de ma vie où je faisais le deuil de ne pas avoir eu d'enfants. C'est le drame de ma vie. Je ne veux pas finir tout seul et j'ai pas d'enfants. Qui va s'occuper de moi quand je vais être vieux? À qui je vais raconter mon histoire? Écrire ce film, c'était ma façon à moi d'écrire mon histoire. Mais en l'écrivant, je me suis rendu compte que c'est assez peu important que les gens se souviennent de ton histoire. Ce qui compte, c'est ce que tu vis au moment où tu le vis. Même si on se fait dire toute notre vie qu'il faut vivre au présent, je me suis rendu compte que c'est plus important de partager le moment qu'on se souvienne de toi après ta mort.»
Avec le recul, Martin Talbot juge d'ailleurs que la très longue gestation avant son premier long métrage est une bonne chose. «Avant, je n'avais pas la maturité d'écriture nécessaire. Il y a tellement d'histoires qui attendent d'être tournées, il faut que tu offres quelque chose de plus au spectateur.»
Henri Henri prend l'affiche le 7 novembre.