Martin Bureau réalise des pochettes de disques en aparté de son travail de créateur.

Martin Bureau: du rock dans le pinceau

Fred Fortin, Gros Mené, Galaxie 500, Tire le coyote, Steve Faulkner ont tous des livrets et des couvertures d'album signés par Martin Bureau. L'artiste de Québec, qui a une pratique bien affirmée en peinture et mène des projets documentaires en tant que photographe et cinéaste, voit les projets de pochettes comme des occasions de s'éclater (presque) sans retenue.
La plupart des collaborations que Martin Bureau a développées avec des groupes de musique ne datent pas d'hier. Il faut dire qu'Olivier Langevin (Galaxie 500), Fred Fortin (Gros Mené, Galaxie 500 et en solo) et Bureau ont tous grandi au Lac-Saint-Jean dans les mêmes années.
Pour Bureau, une pochette est réussie lorsqu'il y a une bonne adéquation entre l'artiste, la compagnie de disques et l'artiste visuel et qu'elle déroge des clichés préfabriqués. «Ce n'est pas ma principale activité, donc lorsque j'en fait une, c'est parce qu'on m'offre la liberté de créer. Le rock'n roll, c'est le rock'n roll. Je me casse pas mal plus la tête dans mes propres projets. [Faire une pochette], c'est retourner sur une table de jeu.»
Seules exceptions à ces assignations libres : les trois derniers opus de Fred Fortin, pour lesquels ils ont choisi parmi des tableaux déjà faits. Le plancher des vaches était même le titre d'une toile avant d'être le titre de l'album. «Dans ma série comme dans les textes, on était dans l'univers de chaoins, ces types qui accumulent des carcasses de Ski-Doo et des vieux chars dans leur cour, dans les rangs un peu laids au bord des autoroutes», indique Bureau, qui réserve toutefois ses toiles personnelles uniquement pour les albums de Fortin, afin d'éviter que son catalogue se retrouve dans la signature visuelle de plusieurs artistes, ce qui créerait une certaine confusion.
Varier les médiums et se coller à l'univers musical de l'album permet justement de ne pas être reconnaissable d'un projet de pochette à l'autre.
Pour l'album Agnus Dei de Gros Méné, il a fait une série de grands dessins originaux montrant des créatures hybrides, comme un agneau à tête de ouananiche, un poisson-moteur, un tracteur à tête de crocodile... «Ce sont vraiment des images de gars, enveloppées dans un faux gothique religieux qui colle à la musique du groupe, qui est tout sauf douce, explique Bureau. Sans contrainte de budget, j'aurais fait embosser toutes les auras des créatures et fait mettre de la vraie dorure.»
C'est justement dans le choix des matériaux utilisés et la dimension de la pochette (nombre de pages et de surfaces) que l'artiste visuel doit se restreindre et se rapporter à la compagnie de disques. «On trouve des trucs, comme imprimer au recto du papier lustré ordinaire pour avoir le côté mat», donne en exemple Martin Bureau.
Pour Capturé vivant de Steve Faulkner, un album live, «le but était de faire comme si on le suivait dans sa loge. On y est allé en photos et je me suis amusé avec les bordures de la pellicule de film», illustre Bureau. Pour Mitan de Tire le coyote, il a choisi de travailler avec une vieille caméra Holga, qui donne une aura désertique à un terrain vague pourtant situé juste en face du pont de l'île d'Orléans. «La lumière rentre, c'est tout croche, en plastique. Quand tu crinques ton film, il n'y a pas de coche vraiment définie alors tu arrives souvent entre deux cases. Et comme Ennio Morricone [qui a fait la musique des westerns de Sergio Leone] est une influence de Benoit [Pinette], ça faisait un bel écho.»
Allo Police
Le livret du Temps au point mort de Galaxie a une histoire particulière. D'abord parce qu'il y a deux versions, une où il est indiqué G500 et une où il est indiqué simplement Galaxie, puisque le groupe a choisi de laisser tomber le «500» à l'échelle internationale après une mise en demeure d'un groupe new-yorkais. Ensuite pour le récit de son élaboration : «J'avais trouvé une pile de vieux Allo Police dans une grange et je les avais mis de côté. On y montre les scènes de crime et des cadavres embaumés photographiés dans leur tombe [...] Je me suis amusé à réinterpréter ça, à mélanger les contextes, en intégrant même l'image des publicités.» Les images, dessinées au crayon de plomb, avec quelques rehauts de peinture, puis colorées dans Photoshop, ont un fini rouille qui ajoute au scabreux de l'affaire.
Que deviennent les oeuvres une fois qu'elles ont été numérisées, modifiées, intégrées au design de la pochette? «Curieusement, elles sont toutes vendues, répond Bureau. Je ne les exposerais pas en galerie, mais des gens manifestent de l'intérêt pour les acquérir. Et j'en ai donné quelques-unes aux artistes.»
<p>Martin Bureau a dessiné une série de créatures hybrides qui a servi à illustrer l'album <em>Agnus Dei</em>, de Gros Mené. </p>
Alliances stratégiques
Un bon nombre d'auteurs-compositeurs ont déjà un intérêt pour l'art visuel et le graphisme, les ont étudiés ou s'y adonnent, ce qui crée un terrain propice pour des collaborations de longue haleine et des audaces particulières.
Par exemple, Jean-François Berthiaume, le «galant» de Galant tu perds ton temps, a une formation en arts et fait de la peinture. «Même s'il ne fait pas les pochettes, l'équipe a déjà une sensibilité artistique», note Suzie Larivée de La Tribu, où Jérôme Minière et l'illustratrice Marie-Pierre Normand élaborent des propositions originales depuis près de 15 ans.
Chez Audiogram, Pierre Lapointe, qui a aussi étudié en arts visuels et qui est un collectionneur proactif, travaille depuis 10 ans avec le duo graphique Ping Pong Ping, qui a également signé, dans un tout autre style, la pochette d'Himalaya mon amour d'Alex Nevsky. Pour Sentiments humains, Lapointe a fait appel au photographe John Londono, alors que pour le minialbum Les Calas, il a demandé une toile au peintre Joe Becker. Celui-ci n'avait qu'une contrainte : y insérer l'image du chanteur et des fleurs du titre. «On trouvait ça à la fois splendide et horrible avec les monstres et toutes ces couleurs. C'était un choix assumé», indique le directeur artistique Mathieu Houde. Comme la communauté artistique est tissée serré au Québec, l'interdisciplinarité est reine.