Marie Tifo revient à Québec pour jouer dans Albertine, en cinq temps de Michel Tremblay. Elle incarnera l'Albertine de 50 ans.

Marie Tifo dans Albertine, en cinq temps: coeurs de femmes

L'arrivée d'Albertine, en cinq temps, à l'affiche du théâtre du Trident, marque le retour de Marie Tifo à Québec, une ville «qu'elle n'a jamais vraiment quittée» et qui l'a vue grandir comme interprète pendant une quinzaine d'années. C'est dans un appartement temporaire rempli de soleil avec vue sur les Plaines, accompagnée de son fidèle chien Bulle et entourée de toiles et de pinceaux que Le Soleil a rencontré la comédienne, l'une des cinq Albertine de la pièce chorale de Michel Tremblay. Une oeuvre qui décompose et recompose la vie d'une seule femme en cinq époques, qui se répondent en choeur et au coeur d'une tragédie toute féminine.
Q    Vous incarnez Albertine à 50 ans. Qu'est-ce qui la caractérise à cet âge?
R    À 30 ans, Albertine est mariée, mère de deux enfants, et la vie n'est vraiment pas facile pour elle. Son mari meurt à la guerre, et à 40 ans, elle se retrouve extrêmement frustrée et enragée. Quand elle arrive à 50 ans, elle pose des gestes qui seront déterminants. Albertine a un fils atteint d'une déficience intellectuelle, et une fille très difficile, Thérèse, une vraie tête folle. À 50 ans, Albertine coupe les ponts avec sa fille et place son fils en institution, et elle peut finalement commencer à vivre. Pour elle, sortir de la maison, obtenir une job et travailler, c'est la liberté. Elle se met à faire des sandwichs mayo-tomates dans une cantine au parc Lafontaine et c'est la joie. Elle regarde le soleil se coucher, les enfants patiner l'hiver... C'est magnifique. Quand elle arrive à 60 ans par contre, la culpabilité la rejoint, elle vit un grand drame et tombe dans une période dépressive. L'Albertine de 70 ans, elle, est plus sereine au moment d'entrer dans une maison de retraite [qui est le point de départ de toute cette réminiscence de son passé].
Q    Au fond, l'Albertine la plus heureuse, c'est vous?
   Oui, c'est moi! Mais ce sont tous de beaux rôles à jouer. Il y a aussi la soeur d'Albertine, Madeleine, à qui elle confie tous ses rêves, ses désespoirs, ses tristesses... Albertine est un personnage enragé. Elle a tout raté. Mais elle a aussi un désir de s'accomplir, de faire quelque chose de sa vie. Si elle était née aujourd'hui, on ne dirait pas que c'est de la rage, on dirait d'elle qu'elle a de l'ambition, qu'elle veut se battre. Mais elle est née à une époque où il ne se passait pas grand-chose. Sa famille n'était pas riche, elle n'a pas étudié... ses possibilités étaient limitées.
Q    Quel a été votre premier contact avec cette pièce de Michel Tremblay?
R    Malheureusement ou heureusement, je ne l'avais jamais vue, ni sur scène ni à la télé. Mon premier contact a été par la lecture, lorsque Lorraine Pintal m'a demandé d'y jouer. C'est un choc, lire cette pièce. J'avais vu toutes les pièces de Tremblay, sauf celle-là! Mais Albertine, c'est vraiment un de ses chefs-d'oeuvre. Le jeu de la langue y est exceptionnel. C'est le joual poussé à son paroxysme. Oui, la pièce est dans notre langue maternelle, mais c'est excessivement difficile de maîtriser les répliques comme il faut. Par exemple, à un moment, mon personnage doit dire : «J'vas toute faire, toute pour que rien de tout ça arrive.» Il faut que chaque «tout» soit prononcé comme il faut. On doit vraiment apprendre mot à mot, parce que c'est comme ça que Michel Tremblay l'a écrit. On ne peut pas se mettre à interpréter librement...
Q    Ce doit être tout un défi d'incarner le même personnage, à cinq comédiennes sur la même scène!
   Ce qui est incroyable, c'est le mimétisme. Le personnage qui nous inspire, c'est Monique Miller [qui joue Albertine à 70 ans]. Nous sommes toutes Monique à des âges différents.
Q    La distribution est d'ailleurs un beau mariage Québec-Montréal...
   Oui, et c'est vraiment plaisant. Ce n'est pas la première fois et à chaque fois j'ai trouvé que c'était enrichissant. Les comédiennes de Québec, il faut que tu pédales pour les accoter...
Q    Vous en êtes une vous-même, vous avez fait une bonne partie de votre carrière ici au début!
R    Oui, c'est sûr. Quand je suis arrivée à Montréal, j'avais joué dans près de 70 pièces et j'avais 30 ans... C'est beaucoup. Les comédiennes de Québec ont l'expérience d'avoir joué toute sorte de rôles différents, ce sont des comédiennes de haut calibre.
Q    Cette pièce est aussi une nouvelle collaboration avec Lorraine Pintal, avec qui vous avez développé une belle complicité, non?
R    C'est une grande histoire, nous deux. Elle n'a pas besoin de me dire grand-chose. Très souvent, quand elle apporte des modifications, je suis toujours d'accord! (rires) Ça fait quand même 20 ans qu'on travaille ensemble régulièrement. Ça a toujours été des belles aventures, nous avons joué L'hiver de force à Paris, nous sommes allées en Italie aussi avec La déraison d'amour [le solo où elle jouait Marie de l'Incarnation, qui a été présenté à Québec en 2008]... Avec Albertine..., on commence à Québec, après on s'en va à Montréal et à Ottawa. C'est ce que le métier peut donner de plus beau, sincèrement.
Q    La comparaison est peut-être un peu difficile à faire, mais qu'ont en commun les deux personnages forts que sont Marie de l'Incarnation et Albertine?
   Hum... Les deux se rejoignent dans leur désir, dans leur quête. Ce sont des personnages en quête d'absolu. Mais trouver l'apaisement sera plus difficile pour Albertine. Alors que Marie de l'Incarnation, c'est une mystique. L'une a le côté sombre des choses, et l'autre a la joie.
Q    Quel genre de décor a été conçu pour vous permettre d'évoluer sur la scène en même temps?
R    Les décors sont fabuleux. Michel Goulet est un artiste visuel, il y a un côté très architectural à sa structure. C'est une oeuvre en soi. Il a saisi l'essentiel des différents lieux représentés, par un détail d'accessoire, une chaise berçante, quelques bancs. C'est tout blanc. C'est quand même intemporel, comme spectacle. Je suppose que les éclairages vont beaucoup accentuer le côté fantomatique, parce que nous sommes les fantômes de la vie d'Albertine.
Q    Vous dites que le spectacle est intemporel... Mais les personnages restent campés dans leur époque. Qu'est-ce qui rend cette pièce encore pertinente 30 ans après sa création?
   Ce qui fait que cette pièce est universelle, où qu'on soit dans le monde, ce sont les rapports entre les âges. L'être humain est fait de peur, d'angoisses, de joies. Albertine, c'est une tragédie. Michel Tremblay a su sublimer l'état féminin. [...] C'est sûr que les choses ont évolué. Grâce au féminisme, les jeunes femmes ont maintenant une ouverture, mais ça reste que même si les femmes sont de plus en plus en possession d'elles-mêmes, il reste encore bien du chemin à faire. C'est le propre de l'humain d'être toujours en quête de lui-même.
Q    Aimez-vous pouvoir revenir à Québec pour de plus longues périodes comme c'est le cas pour cette pièce?
R    Bien sûr! Mon chum [Pierre Curzi] a été député pendant six ans, alors je n'étais pas sans venir à Québec. C'est une ville que je ne quitte pas, en quelque sorte. Je viens plus ici que dans ma propre ville natale à Chicoutimi. Mon fils est né ici, le métier m'y amène tout le temps. Mes premiers pas au théâtre, je les ai faits ici, en 1971, lors des premières productions du Trident. J'y étais comme jeune actrice de 18 ans. Ça ne s'oublie jamais. C'est ici que j'ai appris mon métier et que j'ai pris mon envol. J'ai fait de grands personnages, des spectacles qui ont marché... Ça a été long avant que je décide de déménager à Montréal. Il fallait que je gagne ma vie... Mais la situation a changé depuis. Les filles de Québec avec qui je travaille sur Albertine... sont capables de rester ici maintenant, et de vivre de leur métier. Ça reste difficile, parce qu'il n'y a pas de télévision qui se tourne ici.
Q    Avez-vous d'autres projets à venir?
R    J'aurais possiblement un film au printemps avec Léa Pool. Un rôle magnifique. J'espère que ça va fonctionner, ça fait trois ans qu'on travaille là-dessus. Et il y a O', à la télévision, qui représente quand même six mois de travail par année... On commence à tourner en mai et on finit au mois de novembre. J'ai aussi des offres au théâtre mais je dois me décider. Et il y a peut-être une possibilité de tourner encore La renarde et le mal peigné, un spectacle formidable que je fais avec mon conjoint Pierre Curzi. Nous incarnons Pauline Julien et Gérald Godin, la trame est bâtie autour des lettres d'amour qu'ils se sont écrites durant des décennies. Le succès de ce spectacle qu'on a joué dans les maisons de la culture à Montréal est invraisemblable. C'est très agréable aussi de jouer avec mon chum... C'est un cadeau, un beau bonbon. C'est aussi Lorraine Pintal qui signe la mise en scène.
<p>Adaptation de la pièce à la télé en 2000</p>
Les 30 ans d'Albertine
L'année 2014 était un beau prétexte pour remettre en scène Albertine, en cinq temps, montée pour la première fois au Centre national des arts à Ottawa en 1984, il y a 30 ans. Cette première mise en scène était signée André Brassard, qui avait choisi Huguette Oligny, Gisèle Schmidt, Amulette Garneau, Rita Lafontaine, Muriel Dutil et Paule Marier pour camper les cinq Albertine et leur soeur Madeleine. Brassard a aussi porté la pièce à Paris, en 1988. En 1995, un regain d'intérêt après une nouvelle mouture de la pièce mise en scène par Martine Beaulne à l'Espace Go de Montréal poussera le réalisateur André Mélançon à adapter la pièce pour la télévision, en 2000, avec Macha Limonchik, Élise Guilbault, Sophie Clément, Andrée Lachapelle, Monique Mercure et Guylaine Tremblay. Le téléfilm a d'ailleurs reçu cette année-là quatre prix Gémeaux.
Ode à Tremblay en janvier
Joli hasard : le mois de janvier voit atterrir dans la capitale deux productions reliées à l'univers de Michel Tremblay. Outre Albertine, en cinq temps, Le chant de sainte Carmen de la Main, une adaptation musicale de René Richard Cyr et de Daniel Bélanger, prenait l'affiche hier à la salle Albert-Rousseau. Après Belles-soeurs, le duo formé par le metteur en scène et le compositeur s'attaque à une oeuvre phare du répertoire de Tremblay, Sainte Carmen de la Main, une fable sur les marginaux de notre société qui s'unissent derrière Carmen, la reine du western. Cette mythique chanteuse voudra redonner un peu de dignité à cette faune de poqués.  Avec Maude Guérin, France Castel, Normand D'Amour, Eveline Gélinas et Benoît McGinnis, entre autres.
De Louis Cyr à Jorane
C'est bien assise à l'ombre d'une salle de cinéma que Lorraine Pintal a dégoté son inspiration pour l'accompagnement musical de sa mise en scène d'Albertine, en cinq temps. «Il y a des beaux hasards. Je connaissais Jorane, je l'avais vue en spectacle. Je suis allée voir le film Louis Cyr, comme beaucoup de gens d'ailleurs, et quand j'ai entendu la musique, je me suis demandé : "Mais qui a composé cette musique que j'entendais déjà dans ma tête pour Albertine?" C'était Jorane...» Lorraine Pintal n'aura pas eu besoin de tordre le bras à la compositrice, qui s'est rapidement jointe à l'aventure pour faire jouer la magie de ses cordes sur la partition théâtrale de Tremblay. «Ça nous permet de créer une toile musicale sous les mots de Michel Tremblay. Il faut y aller avec beaucoup de délicatesse, c'est un texte où la parole est très importante», souligne Lorraine Pintal.
À l'affiche
Titre :  Albertine, en cinq temps
Texte : Michel Tremblay
Mise en scène : Lorraine Pintal
Interprètes : Émilie Bibeau, Lise Castonguay, Lorraine Côté, Éva Daigle, Monique Miller, Marie Tifo
Salle : Théâtre du Trident
Dates : du 14 janvier au 8 février
Synopsis : À son arrivée dans une résidence pour personnes âgées, Albertine, 70 ans, replonge dans ses souvenirs (souvent douloureux) à la rencontre d'elle-même à différents âges de sa vie. Dans cet échange se joint aussi la soeur disparue d'Albertine, Madeleine.