Les créatures qui ont élu domicile dans l'espace d'exposition du cégep de Sainte-Foy semblent parfois défier les lois de la gravité.

Marie-Ève Fréchette: matrices en gestation

Idiopathique : adjectif utilisé en médecine pour qualifier une maladie ou un symptôme qui existe par lui-même, ou dont on n'a pu identifier la cause. «Associé à des sculptures, le mot devient plutôt intrigant», souligne Marie-Ève Fréchette, qui a baptisé son solo à Espace Parenthèses Objets idiopathiques.
La jeune artiste a emprunté des termes à la biologie et à la médecine pour donner vie à ses imposantes formes plastiques. «Ce sont des volumes à la croissance anarchique. On ne connaît ni leur origine ni comment se fera leur évolution. Elles sont en transition, ce sont des matrices en gestation», explique-t-elle.
La première pièce qu'elle a réalisée est blanche, laquée, constituée de multiples strates et bourrelets et intitulée Le début de la fin. «On ne sait pas si c'est en croissance ou en déclin», résume Marie-Ève Fréchette. Effectivement, le mouvement de la sculpture semble s'être figé, mais on serait bien embêté de déterminer son état initial et son hypothétique évolution.
«Ces objets insolites sont un peu ma façon de parler de la complexité et de la puissance du vivant», explique l'artiste. Puisque la nature n'est pas toujours prévisible, qu'il y a des anomalies, des déformations malgré les codes génétiques, la créatrice s'est inspirée de ces données aberrantes pour célébrer l'unicité. Pas une n'a le même élan ni le même fini - mat, brillant, laqué, brut. Les six créatures qui ont élu domicile dans l'espace d'exposition sont à la fois fragiles et fortes, et restent parfois en équilibre contre toute logique. L'artiste a d'ailleurs dû mettre des poids dans certaines masses pour déjouer la gravité. L'effet n'en est que plus intrigant.
Marie-Ève Fréchette s'est spécialisée en céramique à la Maison des métiers d'art avant de se lancer en sculpture, notamment en suivant un stage avec Jean-Pierre Morin. Il y a d'ailleurs un peu du maître dans les oeuvres présentées à l'Espace Parenthèses : des formes abstraites, entre l'organique et le construit, façonnées par répétition et accumulation. Toutefois, dans le cas de l'élève, les formes sont davantage sensuelles, l'accumulation est une gestion de gestes fluides répétés et non de formes géométriques.
<p><em>Le début de la fin</em></p>
«Je voulais faire retrouver la spontanéité que j'avais avec l'argile mais sur de plus grandes pièces, faites avec des matériaux synthétiques qui me donnent un laps de temps plus long pour créer», raconte la jeune femme, qui a travaillé avec de la résine, de la pâte époxy et de la fibre de verre, sur une base en styromousse. Il n'y a pas de moulage, tout est sculpté et façonné à la main, par sablage ou avec des outils.
Débordements synaptiques, une excroissance jaune vif, déborde justement d'un mur. «Mais autrement, j'aime qu'ils soient autoportants, debout», indique l'artiste, qui a choisi des couleurs très vives pour donner du caractère à des objets monochromes. Ces teintes contrastent avec leur forme organique. Sur Genèse du chaos, d'un gris brillant, on remarque un effet torsadé, comme si la pièce avait été tordue par des mains géantes, alors que Saturation sérotoninergique, toute bleue et nommée selon «l'hormone de l'humeur», donne l'impression de se trouver devant un organisme transgénique radioactif.
À voir jusqu'au 9 février au Cégep de Sainte-Foy, entrée La Margelle.
Jumelage inspirant
Jusqu'au 16 février, l'espace Frère Jérôme au 220, Grande Allée accueille l'exposition Tandems, où des artistes établis ont été invités à choisir un artiste de la relève. Ainsi, Marie-Ève Fréchette expose auprès du sculpteur Jean-Pierre Morin, Florence April-Borgeat auprès de Danielle April, Antoine Lortie-Lapointe avec Paul Béliveau, Marie-Michèle B.-Lemaire avec Carole Baillargeon, Diana Rodriguez-Pinzon avec Noëlla Dionne, Miguel Forest avec Guy Lemieux et Jean Désy avec Odette Théberge. De belles découvertes, et l'occasion de voir beaucoup d'oeuvres parlantes dans un même espace.