Sergio Kokis

Makarius, de Sergio Kokis: le courage de l'érudition

Makarius, le nouveau roman de Sergio Kokis, ne vise pas le grand public. L'écrivain prend la peine de prévenir le journaliste. «Ce livre n'est pas pour tout le monde, insiste-t-il. C'est comme ça qu'il a été conçu. N'ayez pas peur de le dire.»
N'écoutez surtout pas Sergio Kokis. Il faut vous procurer son bouquin qui paraît mardi chez Lévesque éditeur. Plongez dedans. Laissez sa substance vous pénétrer et vous nourrir. Enivrez-vous de l'abondance des idées.
Sorte d'immersion dans les profondeurs de l'art, d'exploration des arcanes de la création, ce roman de près de 500 pages aurait pu facilement en faire un millier tellement sa matière est riche et féconde. Sergio Kokis a pensé à son éditeur. Il a retenu sa plume.
Les lecteurs familiers avec l'oeuvre du romancier reconnaîtront Makarius, personnage imaginaire apparu dans Saltimbanques (2000), puis disparu dans Kaléidoscope brisé (2001). Mime et acrobate de génie, né dans les provinces baltes de l'empire de Russie, élevé parmi les forains, cet être insolite «tout en muscles et en tendons» connaît ses premiers succès à Berlin quelques années avant le début de la Première Guerre mondiale. Il s'enlèvera la vie à Rio de Janeiro en 1956.
Makarius est mort, mais il n'est jamais sorti de la tête de son créateur. En 2004, dans L'amour du lointain, ce dernier avait même promis qu'un jour il raconterait sa vie. Dix ans plus tard, il y est parvenu. «Je crois que je l'avais fait se suicider un peu à la légère, dit-il. Il fallait justifier son geste. Il s'agit d'une plongée archéologique à l'intérieur du personnage afin de mieux le comprendre. Il a fallu que je recrée toute sa vie.»
Le roman s'appuie sur une double narration. D'une part, il met en scène Carlos Schulz, un artiste graveur d'origine brésilienne exilé à Milan qui projette de réaliser une danse macabre et qui, pour trouver l'inspiration, espère retrouver des poèmes que le mime Makarius aurait paraît-il interprétés autrefois. D'autre part, il raconte le destin extraordinaire que ce Makarius a connu, de ses brillants débuts dans les cabarets berlinois jusqu'à sa fin silencieuse à Rio, en passant par l'enfer inhumain des tranchées allemandes.
La quête artistique du graveur Schulz et l'apprentissage de Makarius sert de prétexte pour explorer les principes de la création. Le roman contient à ce sujet des informations tout à fait passionnantes, certaines qu'on pourrait qualifier de révélations.
On en vient à comprendre pourquoi et comment l'artiste devient cet être en état de déréliction, c'est-à-dire sans dieu ni maître, nécessairement condamné à errer sur la terre.
Parallèlement au récit apparaît également une sorte de manifeste de l'intégrité artistique. Un thème récurrent dans l'oeuvre du romancier. «Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec l'introduction d'un art pour la consommation, on est en train de faire disparaître un mouvement parallèle à la société qui remonte aux premières peintures rupestres, fait-il observer. Je pense que c'est très grave.»
Les pages regorgent de faits historiques, d'exemples concrets, de remarques judicieuses à propos de la politique, de l'économie, de la philosophie ou de l'histoire de l'art. En quelques scènes incroyablement brutales, l'auteur rappelle notamment la boucherie que fut la Première Guerre mondiale, avec sa logique effroyable, «comparable à une bête féroce et malfaisante, au service des patrons des banques et des industries».
À 70 ans et après 20 livres - Makarius est son 21e -, Sergio Kokis considère qu'il a bien le droit de s'étendre, de se gâter sur le plan intellectuel. «J'avais une histoire qui me permettait de faire plaisir à mes lecteurs. C'est le livre que je voulais leur offrir.»