Tous les joueurs de rugby de Québec connaissent cette camionnette rouge qui mène Bill McNeil d'un terrain à l'autre depuis 2002. Le volant se trouve du côté droit, à l'anglaise. Le coach compte bien l'apporter en Italie.

«M. Rugby» s'en va en Italie

Le rugby québécois perd son pilier. Bill McNeil déménage en Italie, où il dirigera un club à Ivrea à partir d'août. L'ancien entraîneur-chef du Rouge et Or laisse derrière lui un sport en bonne santé et toute une génération de joueuses qui lui vouent un immense respect, voire une grande amitié.
Personnage haut en couleur, homme de beaucoup de mots, McNeil prend sa retraite. Le désormais ex-professeur de philosophie au Collège Champlain-St. Lawrence part en toute liberté, sans laisser derrière lui femme ou enfants...
Il lègue malgré tout un héritage colossal. «C'est grâce à tout le travail qu'il a fait que les filles de Québec ont maintenant accès aux équipes provinciales et nationales», affirme Karen Paquin, ancienne joueuse de McNeil chez le Rouge et Or, membre de l'équipe canadienne et médaillée de bronze aux derniers Jeux olympiques. «Je sais qu'il n'a pas fait ça tout seul, mais grâce à lui notre sport a fait un pas de géant.»
«Tout le monde respecte Bill», déclare à son tour Marie-Pier Cayer, ex-joueuse du Rouge et Or que McNeil considère aujourd'hui comme une amie. «Peu importe sa manière d'entraîner, sa manière de penser. Il a tellement développé quelque chose de grand ici qu'on ne peut pas ne pas respecter cet homme-là.»
Cayer et McNeil se sont connus à l'école secondaire Jésus-Marie. La première était une jeune néophyte, le deuxième un homme... marquant. «La première image du rugby que j'ai eue, c'est Bill qui sort de son espèce de camion anglais qui se chauffe de l'autre côté. Et qui ensuite se met à parler avec son accent. Et là, tu te dis : "Ah, mon Dieu! Dans quoi je me suis embarquée!"» rigole Cayer.
«C'est où ça? Sainte-Foy»
Né à Glasgow en 1956, McNeil est arrivé au Canada par bateau avec sa grand-mère en 1963, afin de rejoindre sa mère à Montréal.
Il s'initie au rugby au cégep, en 1974. Durant la même période, il découvre la philosophie, sa gymnastique intellectuelle. Cet élève moyen, qui n'a pas fini son cinquième secondaire, étudie plus tard à l'Université Concordia, puis à l'Université de Toronto pour une maîtrise en études médiévales.
À la fin de 1984, il occupe un emploi à la voirie de Westmount lorsqu'il remarque une petite annonce. Un collège de Sainte-Foy se cherche un prof de philo. «Je regarde ça. "Champlain-St. Lawrence... C'est où ça? Sainte-Foy... C'est où ça?" J'étais un Montréalais insulaire, qui était un peu perdu en touchant la Rive-Sud», se souvient McNeil.
En parallèle avec son nouveau travail, il fait grandir le rugby à Québec et dans les environs. Il fonde et dirige des clubs civils, forme des officiels, participe au développement du sport dans le réseau scolaire, parti de rien ou presque. Il y a aujourd'hui 48 équipes dans la grande région de Québec, se réjouit-il. La plupart sont dirigées par des filles liées au Rouge et Or ou au Club de rugby de Québec. Un réseau tissé serré.
«Je suis très, très conscient de ne pas avoir fait ça tout seul, souligne McNeil. Je suis un peu le fil conducteur. J'étais la tête de cochon en chef, mais j'ai eu beaucoup de collaborateurs.»
À l'été 2004, il songe à prendre une pause du rugby lorsqu'on lui offre la direction du club féminin de l'Université Laval, alors en création. Ancien entraîneur adjoint de l'équipe de basket du Rouge et Or, ancien entraîneur-chef de rugby à l'UQTR, il accepte l'invitation. Il sera à la tête de l'équipe jusqu'en 2014, la conduisant à une médaille de bronze au Championnat canadien en 2011.
À Ivrea, dans le nord de l'Italie, il retrouvera un passionné de rugby rencontré à Québec, Giulio Mingione, déjà entraîneur là-bas. Les deux hommes dirigeront ensemble l'équipe senior, mais McNeil s'occupera aussi des formations juvéniles et supervisera le travail des entraîneurs.
Des larmes
Samedi dernier, ils étaient une trentaine d'anciens athlètes réunis au Pub Galway pour souligner le départ du coach. En bon professeur, McNeil y a livré un de ces discours dont il a le secret. Et les larmes ont coulé, raconte l'une de ses anciennes capitaines, Kathleen Keller.
«Ça me fait quelque chose, dit-elle. C'est très bizarre de penser à la communauté du rugby à Québec sans Bill. On est habitués de le voir sur le bord du terrain, que ce soit au secondaire, au cégep, dans les clubs civils ou chez le Rouge et Or. On s'est rendu compte qu'il sera vraiment parti. Et que ça se pourrait qu'on ne le revoie plus jamais...»
Allergique à l'égocentrisme
Bill McNeil n'a jamais fait de séparation entre ses tâches d'entraîneur et son travail de professeur de philosophie.
«Tout est de l'enseignement, tout est du coaching. Tout est une question de faire réfléchir les gens. Quand quelqu'un pratique un sport où la prise de décision est importante, ça lui donne l'occasion de pratiquer pour la vraie vie. [...] C'est quoi les effets de pratiquer un sport? On apprend à se connaître. La philo est faite [aussi] pour ça.»
Et apprendre à se connaître, c'est apprendre à connaître les autres, dit-il. Sous ses allures bourrues, McNeil a toujours démontré une empathie exemplaire, souligne l'une de ses anciennes capitaines chez le Rouge et Or, Kathleen Keller. «Il cherche vraiment à comprendre le monde. Il aime analyser les gens. Il était très facile d'approche. Et en même temps, c'est quelqu'un qui n'accepte vraiment pas la bullshit», dit-elle.
«Rugbystiquement, il m'a beaucoup apporté, il n'y a aucun doute», poursuit Keller. «Mais c'est vraiment du côté humain qu'il m'a le plus aidée. Il m'a vraiment aidé à me comprendre comme athlète. On a souvent eu de longs échanges de courriels à propos de mes états d'âme», raconte Keller, dont la belle carrière a été ternie par les blessures.
Malgré tout, il fallait avoir une bonne carapace pour faire partie de son équipe, admet McNeil. Son éducation écossaise dans la dure ville de Glasgow l'a habitué aux railleries. «D'où je viens, les personnes vaniteuses se font arracher la tête. Chez nous, l'objectif est de te taquiner au point que tu perdes la carte», lance celui qui se dit allergique à l'égocentrisme.
Conséquemment, ce qu'on lui a le plus souvent reproché comme entraîneur est son manque de générosité avec les compliments. «T'en mets trop, la personne ne se concentre plus, elle est dans sa tête», croit-il. «Certaines auraient aimé être flattées plus. Mais quand je vois ça, j'ai le réflexe opposé, je vais te pousser plus au lieu de te flatter. Les égosensibles sont mieux de s'abstenir.»
«Peux-tu être un peu plus poli?»
Bill McNeil a grandi dans le sport : son père, Daniel-Alexander, était journaliste sportif pour La Presse Canadienne. Fiston a vu de près les exploits du Canadien à la fin des années 60 et au début des années 70, a travaillé avec papa pendant les Jeux olympiques à Montréal... «Ma télé, quand j'étais adolescent, c'était un cadeau des Expos», se souvient-il.
Un jour, dans ces années-là, il répond au téléphone. Au bout du fil, l'interlocuteur demande à parler à son père. «Juste une minute», répond McNeil fils, un peu sèchement. Après sa conversation, le paternel lui demande de s'approcher.
- Sais-tu qui était au téléphone?
- Euh... non.
- Jean Béliveau. Peux-tu être un peu plus poli?
 
Le supplice du Cap-Blanc
Apprécié, respecté, Bill McNeil pouvait malgré tout être impitoyable. Marie-Pier Cayer se souvient avoir monté les escaliers du Cap-Blanc (400 marches) une vingtaine de fois au lendemain... d'une victoire de 110-0! Les joueuses n'avaient attrapé aucun ballon sur les bottés d'envoi, ce qui avait grandement déplu au patron, raconte la membre du Rouge et Or de 2008 à 2011. «Je pensais être là toute ma vie», lance Cayer dans un soupir, comme si elle était encore essoufflée par l'effort. «Je ne marchais plus après.» La punition aurait pu soulever la colère de ses joueuses - elle l'a sans doute fait -, mais McNeil savait comment recréer cette chimie nécessaire aux bonnes performances, constate aujourd'hui Cayer. «C'était un entraîneur très exigeant. Mais en même temps, c'est ça le rugby.»
Cette visite au Cap-Blanc était «un classique» pour McNeil, habitué d'y amener ses équipes. Il se souvient de ce cas particulier : «On avait manqué de discipline, c'était épouvantable. C'était vraiment pour les remettre à leur place», raconte le coach, mécontent d'avoir vu ses joueuses «planter» inutilement l'adversaire.