L'usure de la guerre

«On s'est fait fourrer par Régis Labeaume», vociférait il y a quelques jours encore le président du syndicat des cols blancs, Jean Gagnon.
Le dépôt du projet de loi sur les retraites ajoutait alors au climat hargneux des dernières années. Rien ne pouvait laisser entrevoir un dénouement prochain.
La preuve qu'il faut prendre avec un grain de sel les déclarations tapageuses et les menaces.
Comment expliquer le rapprochement entre la Ville et ses cols blancs?
L'élément déclencheur fut le dépôt d'une nouvelle offre patronale, similaire à celle qui avait permis de dénouer l'impasse avec les cols bleus le mois dernier.
C'est ce qui a permis de relancer les discussions et de les conclure par un blitz le jour de la fête nationale.
La vraie explication est cependant ailleurs. Elle est dans ce que j'appellerais l'usure de la guerre. Une sorte de lassitude qui s'installe lorsqu'un conflit s'éternise. 
Un sentiment d'être isolé et seul à se battre; que son rapport de force a faibli et que même son arme suprême, la grève générale, ne fait plus peur.
J'ai visionné la semaine dernière l'excellente série Band of brothers (Frères d'armes) qui raconte le parcours d'une compagnie américaine parachutée en Normandie.
On y suit les soldats pendant l'année qui suit, au front, dans les tranchées des Ardennes, au siège de Bastogne, dans les bois. Bombardés, grelottants, isolés, affaiblis, affamés et par moments en proie au doute sur leurs chances de survivre et de gagner la guerre.
On ne peut pas comparer une vraie guerre, meurtrière et sale, avec une bataille syndicale de cols blancs pour sauver des «droits acquis».
Je veux juste dire que dans un long conflit, il peut venir un moment où l'énergie et la conviction n'y sont plus. Un jour où on se met à douter. Pour les cols blancs, ce jour était probablement venu.
«Il y a des moments où c'est dû», a commenté mercredi après-midi le maire Labeaume.
Son ennemi d'hier, Jean Gagnon, a eu à peu près les mêmes mots : «Il était temps de régler. Tout le monde était tanné du climat. À un moment donné, tu réalises qu'il faut que ça se règle.»
L'entente récente avec les cols bleus a aussi été un facteur important dans le déblocage. Cela a «changé le climat [...] donné un élan et beaucoup d'espoir aux fonctionnaires», a perçu le maire.
Pas de misère à le croire. Quand les cols blancs ont vu les bleus sortir de la négo avec 16 % à 25 % d'augmentation de salaire en huit ans, j'imagine qu'ils ont eu hâte que leur tour puisse venir aussi.
Les détails de l'entente ne seront rendus publics qu'après avoir été présentés aux employés en assemblée générale. M. Gagnon s'en tient à dire que c'est «gagnant-gagnant».
Le mois dernier, le maire Labeaume avait dit de l'entente avec les cols bleus que c'était la «négociation la plus intelligente» depuis son arrivée en poste. 
Il n'a pas eu les mêmes mots pour les cols blancs. Les eut-il eus qu'on ne l'aurait pas cru. Ça aurait sonné faux.
Sur le fond, on parle cependant d'un modèle «cohérent» avec celui des cols bleus.
Cette convention aura pour effet de repousser l'âge de la retraite des bleus s'ils ne veulent pas encourir de pénalités. Elle prévoit un partage 50-50 des contributions au régime de retraite et aux déficits futurs ainsi qu'une recherche commune pour améliorer la productivité.
L'entente avec les blancs était inespérée. Le problème est le même qu'avec les cols bleus. Elle ne règle en rien l'explosive question du partage des déficits passés : 40 millions $ pour les 1728 cols blancs actifs et 34 millions $ pour les 1129 cols blancs retraités.
Forcer les employés actifs à partager 50-50, «c'est un vol, et je ne changerai jamais d'idée là-dessus», a prévenu M. Gagnon, il y a quelques semaines.
Il a laissé entendre qu'il pourrait lui-même partir pour y échapper. Ça pourrait s'appeler battre en retraite.