«C'est un spectacle qui balaie tellement largement les âges, les époques et les thèmes qu'autant les jeunes que les personnes plus âgées vont se reconnaître», insiste Lorraine Pintal, la metteure en scène d'Albertine, en cinq temps.

Lorraine Pintal: une femme et ses stradivarius

Lorraine Pintal n'a pour ainsi dire «pas vraiment laissé le choix» à Michel Tremblay de lui confier la re-création de sa pièce Albertine, en cinq temps. «C'est un rêve de jeune comédienne fraîchement sortie du conservatoire de mettre en scène cette pièce», confie la femme de théâtre, qui avait travaillé le rôle d'Albertine, à 30 ans... il y a près de 30 ans.
Alors qu'ils travaillaient ensemble à l'élaboration du Chant de sainte Carmen de la Main, au Théâtre du Nouveau Monde (qui, incidemment, est à l'affiche ces temps-ci à Québec), Michel Tremblay confie à Lorraine Pintal que 2014 marquera, justement, le 30e anniversaire d'Albertine... «Sans ambages, j'ai dit à Michel : "On va le faire en [20]14, et je vais la monter"», se souvient la metteure en scène.
«J'avoue que je touche du bois, nous en sommes aux derniers préparatifs, parfois je me pince pour être certaine que je ne rêve pas. C'est une partition pour virtuose», insiste Lorraine Pintal, qui a réuni pour l'occasion ce qu'elle appelle sa «distribution de stradivarius» - Monique Miller, Marie Tifo, Lise Castonguay, Lorraine Côté, Émilie Bibeau et Éva Daigle. «Dès qu'on a commencé les répétitions, on a senti que le voyage serait très prenant. On entre très profondément dans le coeur de l'Albertine de 70 ans, et quand on s'attaque à un chef-d'oeuvre semblable, on le fait avec humilité, du moins, c'est ce que j'ai essayé de faire», raconte la Montréalaise.
Il lui importait autant de respecter l'oeuvre de Tremblay - ses époques, son langage - que d'arriver «avec une proposition et une vision qui, en 2014, est aussi actuelle que quand la pièce a été créée en 1984».
C'est ainsi que les cinq Albertine de la pièce et «leur» soeur Madeleine évoluent dans un décor architectural conçu par l'artiste Michel Goulet, qui évoque dans une grande blancheur les escaliers de la rue Fabre, à Montréal, autant que les galeries de la maison de Duhamel, en campagne, et le foyer où l'Albertine de 70 ans s'installe, au début de la pièce. «L'espace a été sculpté autour de cette Albertine, qui est le coeur battant de la pièce. On l'assoit sur sa petite chaise berçante, et autour vont arriver, presque de façon fantomatique, les quatre âges d'Albertine et Madeleine, sa soeur, qui est morte à ce moment-là. Elle est entourée d'êtres non réels, tout se passe dans sa tête», illustre la metteure en scène.
Ce qui n'empêche pas les comédiennes incarnant les autres âges d'Albertine d'être présentes en chair et en os, vêtues des costumes aux couleurs vives conçus par Sébastien Dionne, de Québec. «Chaque femme a son époque, on trouvait très important de les ancrer en 1942, en 1952, en 1962, en 1972, en 1982, parce qu'une femme en 1942 n'a pas le même langage qu'une femme en 1972. Et une Albertine de 70 ans n'aurait pas le même langage en 2014», évalue Lorraine Pintal.
L'idée n'était pas d'actualiser l'histoire écrite par Michel Tremblay, mais plutôt de permettre aux spectateurs de «regarder par le trou de la serrure, regarder les Albertine vivre, selon leurs époques, et de voir comment ce propos-là peut nous toucher».  «Je le dis souvent, c'est un spectacle qui balaie tellement largement les âges, les époques et les thèmes qu'autant les jeunes que les personnes plus âgées vont se reconnaître», insiste Lorraine Pintal.
Surtout qu'à travers la rage et la violence qui se dégagent de cette pièce tragique, la lumière perce, note-t-elle. Avec le temps, elle a vu une nouvelle dimension dans le personnage d'Albertine qu'elle ne voyait pas quand elle avait 30 ans. «C'est une femme animée par la rage, oui, mais surtout par le désir, qu'elle n'arrive pas à assouvir. Ça m'a amenée à faire de la pièce un grand mouvement en avant», expose la metteure en scène.
 «Il n'y a pas réconciliation dans toutes les pièces de Michel Tremblay. Et les premières fois que Michel m'a parlé d'Albertine..., il m'a dit : "Tu sais, c'est une épiphanie", ajoute Lorraine Pintal. C'est une pièce écrite pour des femmes, dans l'idée de nous faire redécouvrir notre capacité de survie. C'est un hommage à tout ce que les femmes ont fait depuis des décennies pour trouver leur place. C'est une ode au courage des femmes, qui, malgré des moments très noirs, nous donnent espoir en la vie. Michel nous livre un message d'espoir.»
Mariage Québec-Montréal
Le milieu du théâtre n'a que faire de la supposée rivalité Québec-Montréal, estime Lorraine Pintal. Mieux encore, elle ne compte plus les mariages réussis entre comédiens et concepteurs des deux villes, comme l'est Albertine, en cinq temps. La coproduction du Théâtre du Trident et du Théâtre du Nouveau Monde, dont Lorraine Pintal est la directrice, sera aussi à l'affiche à l'autre bout de la 20 et même à Ottawa, au Centre national des Arts. «Le partage d'expertise, c'est toujours stimulant, on apprend toujours beaucoup les uns des autres, soutient-elle. Il y a plein de choses qu'on a en commun, ne serait-ce que le financement de nos théâtres! Mettre en commun nos moyens, c'est capital.»