L'OEil de Poisson: saveurs ludiques

Absurde coloré, pop irrévérencieux et absurde foisonnant sont étroitement liés dans le code génétique de l'OEil de Poisson. Nous en avons encore une fois une belle preuve avec les exposants du moment : David Elliot, Marc-Antoine K. Phaneuf et Marie-France Tremblay, trois têtes à découvrir et à apprécier. Dans leurs lunettes, la réalité pétille.
On entre d'abord dans l'entrée vidéo... sans vidéo, de Marie-France Tremblay. L'artiste a plutôt conçu un papier peint narratif et un brin maniaque, composé de dessins faits par ordinateur qu'elle a sérigraphiés et assemblés. Un grand casse-tête où elle s'est amusée à semer les irrégularités.
Des morceaux de voitures, des monstres à plusieurs têtes, quel­ques tout-nus et des enfants bleus ou picotés apparaissent entre les rangées de tremplins, alignés de manière absurde dans une grande piscine. L'agencement des motifs et les grandes sections de couleur pâle donnent l'impression de se retrouver devant un de ces dessins de cahier à colorier où on découvre le dessin en passant un pinceau mouillé.
Cette fresque, baptisée Cascades, s'inscrit dans la continuité de la pratique de Tremblay, qui a publié sur son blogue (marie-dessine.blogspot.com) une tren­taine d'images urbaines, dessinées au trait et souvent humoristiques à cause de la rencontre du ludique et du morbide.
Modèles agrandis
Dans la grande galerie, David Elliott, qui enseigne à l'Université Concordia, propose Mise en scè­ne : peintures récentes, une série de toiles faites à partir de photographies de collage en trois dimensions. Ces boîtes à images, inspirées, entre autres, du travail de George Méliès et des plasticiens, sont agrandies et reproduites fidèlement sur la toile.
Pourquoi? «Parce que la peinture est devenue de plus en plus une espèce de théâtre, montrant des effets d'espace dans la toile, explique le peintre. J'aime le fait qu'il y a des ombres, qu'on sent que c'est un vrai espace», explique l'artiste. Les effets de trompe-l'oeil soulignent justement le changement d'échelle, qui fait écho aux oeuvres de certains surréalistes, comme Magritte, ou de Joseph Cornell. Pour Elliott, la peinture est encore le meilleur médium pour produire des illusions.
Les collages regroupent des symboles simples, presque naïfs - oiseaux, étoiles, figures de l'imagerie populaire (comme Casper le petit fantôme) ou photographies d'époque. Nous sommes près de la nature morte (certains éléments nous font deviner la mort en trame de fond), et de la nature de l'imagerie pop. «On y voit toute l'histoire du image making. J'essaie de donner l'impression que tout ce langage se retrouve dans une seule toile», explique l'artiste.
Ready-made à potins
Marc-Antoine K. Phaneuf s'est fait connaître en exposant des collections de trophées et de papiers trouvés, des objets de culture populaire porteurs d'une certaine narrativité. Des ready-made dénichés patiemment (et présentés avec style) qui mettent en question l'animal social en nous. Cette fois, il propose une vingtaine de couvertures de magazines qui relatent la saga de Guy Cloutier et de Nathalie Simard.
Elles sont placées en ordre chronologique de publication (avec une petite tricherie, puis­que l'artiste voulait une fin heureuse), ce qui fait qu'«on se retrouve avec une histoire qui se déploie un peu comme un roman. Chaque revue est un chapitre avec un titre, une image, et des détails tout le tour», explique Phaneuf, dont l'oeil a accroché sur certaines associations incongrues (Guy Cloutier avec l'image de deux nudistes au-dessus de sa tête, par exemple). Les images chocs et les titres criards sont souvent plutôt rigolos, surtout lorsqu'on les rassemble.
Ce roman-photo est accompagné de l'équivalent d'une nouvelle littéraire, Répétition, deux ima­ges de Michèle Richard à une douzaine d'années d'intervalle, mais en tous points semblables. Le logo du Village de Nathalie (modifié) trône aussi sur un des murs, comme s'il s'agissait de la page couverture de l'exposition. «Ça ressemble aussi aux couvertures de romans Arlequin», fait remarquer l'artiste, qui prépare justement un projet sur le sujet.