Des journalistes venus d'aussi loin que de Toronto ont pris d'assaut le village de L'Isle-Verte.

L'odeur de la mort

Jeudi, l'odeur commençait au début du village de L'Isle-Verte, juste en traversant la rivière.
Après, elle ne vous quittait plus.
Quelques instants plus tôt, malgré le froid, ça ressemblait aux vacances. Le coucher de soleil orange qui embrase les battures du fleuve. La radio qui parle d'Eugenie Bouchard et des dernières niaiseries de Justin Bieber. Ou peut-être que c'était de Rob Ford?
Mais tout ça disparaît d'un seul coup, au centre du village. Comme si vous passiez de l'autre côté d'un miroir.
Une énorme colonne de fumée. Des gyrophares. Des cordons de sécurité. Des véhicules d'urgence. Et puis des journalistes. Des tas de journalistes partout.
Quand la députée caquiste d'Arthabaska, Sylvie Roy, a dit qu'elle avait croisé plus de journalistes que d'habitants du village, elle exagérait à peine.
À L'Isle-Verte, il y a assez de journalistes et d'équipement pour couvrir le déclenchement de la Troisième Guerre mondiale sur les cinq continents.
Même enfermé à double tour dans votre maison, vous ne pouvez pas toujours leur échapper. Beaucoup de gens reçoivent des appels de journalistes, qui téléphonent au hasard, certains venus d'aussi loin que Toronto.
Quand il s'agit d'émotion, de mort et de larmes, la distance n'a jamais d'importance.
Mais il n'y a pas que les journalistes qui semblent attirés par l'odeur de la mort, plus sûrement que les moustiques sont attirés par l'eau de Cologne.
Il y a aussi les politiciens.
À deux pas de la zone sinistrée, les uns et les autres se donnent rendez-vous au Môtel le Barillet, qui a pris des allures de cirque. C'est là que vous croiserez les Philippe Couillard, François Legault, Steven Blaney, Véronique Hivon et tellement d'autres, que vous finissez par vous demander si un mauvais plaisantin n'a pas affrété un avion nolisé rempli de politiciens.
Question. À quel moment le Québec s'est-il mis à exiger que tous ses politiciens accourent sur les lieux d'un drame avant même que les morts aient été soutirés des décombres?
Sais pas. Mais la chose est devenue tellement normale que je vous parie qu'on les accuserait d'indifférence s'ils tardaient à venir sur les lieux.
Qui sait, peut-être que ça leur permettra de remarquer la troublante régularité des incendies mortels dans des résidences de personnes âgées au Québec?
Quatre morts à Saguenay, en janvier 2009. Deux morts à Roberval, en 2002. Sept morts dans l'ouest de Montréal, en 1996.
Ne soyons pas injustes. Pour l'instant, les gens de L'Isle-Verte ont des soucis plus immédiats. Comme d'oublier un peu les cris des gens qui brûlaient vifs, dans la résidence maudite...
À la fin, l'odeur de mort ne vous quitte plus. Un mélange de bois calciné, de plastique fondu et d'une autre chose, impossible à décrire.
Sauf qu'entre-temps, l'odeur fétide a été adoucie par une foule de petites étincelles d'humanité. De petits souvenirs lumineux comme une île verte de contes de fées.
À l'épicerie, ce sont les clients qui s'écartent pour laisser passer les ambulanciers devant eux, au moment de passer à la caisse.
Près du périmètre de sécurité, c'est une vieille dame toute tremblotante, qui murmure quelque chose dans l'oreille d'un policier, pour l'encourager. Le gars se redresse, tout fringant, le visage soudain illuminé comme un sapin de Noël.
Sans oublier le pompier de Saint-Arsène qui range tranquillement ses affaires dans sa voiture, pour aller prendre un bref repos. Il a passé 18 heures consécutives dans les décombres.
Et puis le souvenir de ce monsieur d'un certain âge, croisé jeudi soir, au milieu de la fumée épaisse. Trois de ses connaissances habitaient la résidence. Deux manquent à l'appel. La troisième se trouverait à l'hôpital de Rimouski. On lui a dit qu'elle a sauté du troisième étage.
Le monsieur regardait fixement l'énorme panache de fumée, au bout de la rue d'Artigny, en battant faiblement des bras, comme un nageur épuisé. Il m'a précisé qu'il pleurait à cause du froid et de la fumée.
Quand il n'a plus été capable de contenir ses sanglots, il a dit qu'il préférait être seul, pour ne pas que j'aie à «endurer» sa peine.
Je l'ai regardé s'éloigner à petits pas, dans la grande côte en arrière du village.
Il a vite disparu dans la fumée. On aurait dit que la nuit venait d'avaler un farfadet.