Claude Lefebvre, qui était «trop gêné» à 5 ans pour joindre une ligue organisée, aura finalement fait un beau voyage dans le monde du hockey.

L'intrigant parcours de Claude Lefebvre

Joueur, entraîneur, directeur général... À première vue, le parcours de Claude Lefebvre a des airs connus. L'homme de hockey n'a toutefois joué que deux matchs chez les pros en Amérique du Nord, n'a jamais été entraîneur-chef plus haut que le bantam et n'a jamais réalisé de transactions comme dg! Voilà ce qui donne tant de couleurs à son histoire...
Claude Lefebvre au début des années 80.
Claude Lefebvre, 17 ans, s'installe pour la première mise au jeu de son premier match hors-concours dans le junior majeur. Plusieurs le trouvent trop petit pour connaître du succès à ce niveau. Et il le sait. Il suit la rondelle des yeux, puis reçoit un double-échec derrière la tête. Il regarde vers le haut et voit son adversaire : «Bienvenue dans le junior majeur!» lance le bourreau.
C'était en 1981. Après une année midget avec les Gouverneurs de Sainte-Foy, Lefebvre est devenu un choix de sixième ronde des Remparts de Québec. Il possède un flair offensif évident, mais mesure 5'6'' et pèse 160 livres. En le sélectionnant, les Diables rouges prennent une chance qu'ils ne regretteront pas.
Et les premiers instants de ce match sont déterminants. «Toute la première période, je m'étais fait brasser, ça n'a pas d'allure», se souvient le directeur général du Blizzard du Séminaire Saint-François, l'équipe qui représente le Québec à la Coupe Telus, disputée à Prince George à partir de lundi. «Et là, t'es entre la première et la deuxième période, t'as 17 ans et tu te dis : "Qu'est-ce que je fais avec ça?" T'as deux choix : ou t'as peur, ils le savent et c'est pas long que ça fait le tour [de la Ligue]. Ou tu fais semblant d'être fou! J'ai adopté l'option 2», raconte Lefebvre en riant.
Une «folie» payante pour le rapide patineur. Encore aujourd'hui, il est le cinquième marqueur de l'histoire des Remparts avec 360 points, tout juste devant Guy Chouinard. «Dans ce temps-là, les règlements n'avantageaient pas un gars comme moi. Un coup de Sherwood sur un bras, c'était juste normal. L'intimidation qu'il y avait... J'ai quand même fait quatre saisons complètes. Je suis vraiment fier, surtout avec les noms qu'il y a autour de moi», affirme Lefebvre, devancé seulement par André Savard (451), Jacques Locas Jr (449), Jacques Richard (400) et Guy Lafleur (379).
Pendant tout ce temps, il joue dans la cour des Nordiques. Mais malgré sa saison de 135 points à 19 ans, ceux-ci l'ignorent complètement. «Ils ne me regardaient même pas. À ma troisième saison, j'ai fini quatrième marqueur de la Ligue, deuxième équipe d'étoiles derrière un certain Mario Lemieux... Et ils ne m'ont pas invité [au camp d'entraînement]!» raconte-t-il, sans amertume.
Son ami et compagnon de trio de l'époque, Claude Gosselin, a pourtant reçu deux invitations du genre, malgré une taille comparable. Une simple chance, une simple question de besoins chez les Bleus, analyse aujourd'hui Gosselin. «Je n'avais pas plus de raisons d'y être que lui. Les petits joueurs n'avaient pas leur place à cette époque. Claude a raison d'en parler.»
Les Nordiques ne sont pas seuls à ignorer Lefebvre. Pendant la séance du repêchage de 1984, aucune formation de la grande ligue ne prononcera son nom. «J'ai été déçu 24 heures», dit-il, 33 ans plus tard.
Grâce à une «petite menterie»
Le garçon de cinq ans «trop gêné» pour joindre une ligue organisée aura malgré tout fait un beau voyage dans le hockey. Tout ça grâce à une «petite menterie» du père d'un ami, déjà conscient du potentiel de Lefebvre. «Un samedi matin, il a dit à mon ami : "Appelle Claude. On va lui dire qu'on s'en va jouer au hockey comme d'habitude, mais je vais l'embarquer dans l'équipe"», raconte Lefebvre, natif du quartier Saint-Sacrement.
Une fois sur la glace, la gêne s'évapore. Poussé par sa passion, Lefebvre gravit les échelons, une année à la fois. Il ne regarde jamais plus loin que la saison en cours. Savoure l'instant présent. S'amuse. C'était vrai à 15 ans, ça l'est toujours à 53. «Je considère que j'ai commencé à travailler à 29 ans. Avant ça, je jouais au hockey [...]. Même aujourd'hui, quand j'embarque sur la glace, je suis comme un adolescent. C'est le seul temps où j'oublie tout.»
Huit ans en Europe
Très jeune, il possède déjà des habiletés extraordinaires. Ses compagnons de jeu veulent déjà s'occuper de sa carrière, raconte l'un de ses meilleurs amis, Patrick Roy. «Quand on jouait au parc, les autres disaient à Claude : "Je veux être ton agent!" Moi, je les regardais et je pensais : «Et moi?"», raconte l'ancien gardien vedette du Canadien et de l'Avalanche.
Après sa dernière saison chez les juniors, Lefebvre part un an à l'Université de Moncton, où le suit son ami Gosselin. Ils y gagneront un championnat provincial. Lefebvre sera appelé à jouer deux matchs dans la Ligue américaine, avec la filiale des Flames de Calgary de l'époque, les Golden Flames de Moncton, sous les ordres de Terry Crisp.
L'été suivant, l'Autriche lui fait de l'oeil. Commence alors un séjour de huit ans en Europe, où Lefebvre évoluera dans des ligues autrichienne, italienne, suisse, britannique et, surtout, française. Tout ça accompagné de sa femme, Nathalie, son amour d'adolescence, qui partage toujours sa vie. Leur fils Maxime (26 ans) verra d'ailleurs le jour en France. Ils ont aussi une fille de 23 ans, Amélie.
Un coup d'oeil sur ses statistiques dans les vieux pays ne laissent planer aucun doute : Lefebvre a «brûlé» les circuits où il a évolué. Dès sa première saison en Autriche, à 22 ans, il remporte le championnat des marqueurs avec 78 points en 34 matchs. L'exemple le plus probant demeure toutefois sa saison 1987-1988 à Val Gardena, en Italie. Il a inscrit 63 buts et 115 points... en 31 matchs!
«Je le dis aux jeunes de 19 ans : va à l'université, tu iras en Europe après. Tu peux vivre un paquet de belles choses. Et ça m'a permis de jouer au hockey professionnel jusqu'à l'âge de 28 ans», souligne Lefebvre, qui profitait alors d'un logement et d'une voiture fournis.
En 1992, il revient à la maison. Amoureux des chiffres, il devient conseiller financier, fonde sa propre entreprise. Comme entraîneur des équipes de fiston, il ne reste jamais loin du hockey. Mais l'appel d'un ami lui permettra d'accorder plus de temps à son hobby...
Comme les doigts de la main...
Derrière le banc des Remparts, Claude Lefebvre (à droite), que l'on voit ici en novembre 2008, était beaucoup plus calme que son bon ami et patron Patrick Roy.
«On dit souvent qu'on a assez d'une main pour compter ses vrais amis : il est dans le groupe de ma main», illustre Patrick Roy.
À 11 ans, Claude Lefebvre rencontre un garçon passionné de hockey comme lui. Quarante ans plus tard, les p'tits gars devenus des hommes partagent toujours une forte amitié, «le genre que je souhaite à tout le monde», dit Lefebvre.
Au-delà du sport, qu'est-ce qui unit Lefebvre et Roy? «C'est simplement nos valeurs», répond le premier. «L'honnêteté, l'intégrité et le respect. Et je te dirais aussi : l'admiration. Autant j'admire ce qu'il a fait, autant je sais qu'il admire ce que j'ai accompli avec les années.»
Au début de l'âge adulte, une amitié moins solide aurait peut-être subi les contrecoups de la distance et de l'envie. Après tout, pendant que Lefebvre roulait sa bosse en Europe, loin des projecteurs, Roy remportait la Coupe Stanley à Montréal, devenait une grande étoile du sport. «Jamais», répond le no 33, lorsqu'on lui demande s'il a déjà senti une pointe de jalousie chez son ami.
C'est d'ailleurs grâce au membre du Temple de la renommée que Lefebvre est revenu dans le hockey de haut niveau, en 2006. Roy, entraîneur-chef et directeur général des Remparts, trouve en lui un adjoint idéal.
Lefebvre devient le troisième homme derrière le banc des Diables rouges, avec Roy et Martin Laperrière, aujourd'hui entraîneur-chef de son Blizzard du Séminaire Saint-François. D'un naturel réservé, Lefebvre est un complément parfait aux deux autres.
«Il est capable de rester en retrait, mais il n'a jamais eu peur de me parler. Il sait que je vais toujours l'écouter. J'adore son jugement», explique Roy, vantant aussi l'humilité de son ami.
«un horaire de fou»
«Patrick et moi sommes deux gars très intenses, tandis que Claude est un peu plus calme», résume Laperrière. «Il a apporté beaucoup, sur un ton différent.»
En plus de s'occuper des attaquants, Lefebvre devient une sorte de tampon entre les joueurs et l'entraîneur-chef, qui doit garder une distance avec les jeunes athlètes. Il développe de fortes relations avec les Remparts de l'époque, comme Mikaël Tam, Kelsey Tessier et Jonathan Marchessault. «Ces gars-là me textent encore aujourd'hui, cinq, six ans plus tard», apprécie-t-il.
Officiellement, il est adjoint à temps partiel. Pas question d'abandonner sa carrière, son entreprise. «Mais Patrick me connaissait... Il savait que j'allais embarquer», dit Lefebvre avec le sourire. «J'avais un horaire de fou. J'avais vraiment pu de vie. La dernière saison, je commençais à tirer de la patte.» Ce qui l'a forcé à quitter le navire, à la fin de la campagne 2010-2011.
Trois ans plus tard, son client devenu ami Serge Duchesne, nouveau président du Blizzard, l'invite à se joindre à lui. Lefebvre est nommé directeur général. Dans ce monde où il n'y a ni plafond salarial ni transactions, cette tâche de patron n'est guère prenante, admet-il.
«Le gros du travail, c'est quand on a changé d'entraîneur. [...] C'est beaucoup moins important qu'un assistant-coach. Je suis comme un soutien. Je donne mon avis à Martin. Mais quand ça va bien... Moi, je viens ici, je regarde les matchs et j'ai du fun. Une très belle job!» lance Lefebvre en riant.
Étonné par Marchessault
Même s'il est «vendu» à Jonathan Marchessault, même s'il était son confident chez les Remparts, Claude Lefebvre s'étonne des succès du hockeyeur de Cap-Rouge, jamais repêché et auteur de 30 buts cette saison avec les Panthers de la Floride. «Je ne suis pas surpris qu'il joue dans la Ligue nationale, mais à ce point-là... Il a deux choses que peu de gens ont : la résilience et la capacité de marquer des buts. Ça ne s'apprend pas», remarque Lefebvre.
Malgré des statistiques offensives enviables, le passage de Marchessault chez les Diables rouges n'a pas été de tout repos. Son entraîneur-chef, Patrick Roy, s'est parfois montré dur envers lui, même devant les médias. Lefebvre n'a jamais pensé que son ami allait trop loin. «Patrick savait ce qu'il faisait. À la base, il est beaucoup plus intelligent que les gens pensent», constate Lefebvre. «Ce qu'il faisait avec Jon, il ne l'aurait pas fait avec d'autres, car il savait qu'ils ne le prendraient pas. Si le joueur était plus faible mentalement, ce n'est pas de cette façon-là qu'il le motivait.»