L'indépendantiste de la «rive gauche»

Jean Garon fut un grand ministre de l'Agriculture. Aurait peut-être été un grand ministre de l'Éducation si on lui en avait laissé le temps.
Mais je ne crois pas qu'il ait été un grand maire pour Lévis. Pas un mauvais maire, mais pas un grand.
Son principal héritage est d'avoir convaincu le gouvernement de créer une ville unique sur la Rive-Sud. Les MRC et autres acteurs locaux, dont le maire actuel Gilles Lehouillier, plaidaient plutôt pour trois villes.
«Le temps lui a donné raison», pense aujourd'hui M. Lehouillier. «On lui doit ça.»
M. Garon a aussi obtenu pour Lévis une gestion centralisée forte. Dans les autres villes fusionnées, une partie du pouvoir appartient aux arrondissements.
Il a soutenu le développement économique et lancé le projet de centre des congrès. Le reste est plus diffus.
L'homme aimait son territoire. Il a pris la mairie à l'automne 1998 avec la même fougue qu'en politique provinciale; le même franc-parler, une même complicité avec les citoyens dont il est toujours resté proche. Un «politicien de la rue», aimait-il à se décrire.
Pourtant, l'image qui me reste de Jean Garon à la mairie de Lévis n'est pas celle-là. C'est celle d'un politicien en déclin, souvent bourru et aigri. Comme s'il était venu à la ville par résignation ou dépit.
Un visage fermé, loin de celui du smiling minister qu'il avait été.
M. Garon aurait voulu rester lorsque Lucien Bouchard l'a évincé du Conseil des ministres en 1996. Le premier ministre ne croyait pas pouvoir s'entendre avec ce collaborateur trop entier et intense.
Jean Garon tenait à son rôle de député. Lorsqu'il a annoncé sa candidature à la mairie en août 1998, il a dit regretter que la loi ne lui permette pas de concilier les deux fonctions.
Au soir de l'élection à la mairie, il a laissé planer un doute sur ses intentions. Il n'avait obtenu qu'une courte majorité de 178 voix et fait élire un seul conseiller de son équipe contre neuf pour l'adversaire.
Il traînait déjà une réputation de politicien solitaire, incapable de déléguer et de travailler en équipe.
Ses relations au conseil ne seront cependant pas si mauvaises.
Il vouvoyait tout le monde, respectait l'adversaire, prenait le temps d'écouter et posait des questions.
Jean Garon a milité pour l'indépendance de la Rive-Sud aussi farouchement que pour celle du Québec.
«Pendant 300 ans, les deux rives ont vécu de façon autonome et sans pont entre elles...», disait-il.
Cela ne l'a pas empêché de réclamer toute sa vie un tunnel entre les deux rives.
Lorsqu'il voyait arriver des journalistes de la Rive-Nord, il n'était content qu'à moitié. Pas tant qu'il avait de l'information à cacher, mais il croyait que la Rive-Sud aurait dû avoir son propre quotidien.
Comme il croyait qu'elle devrait aussi avoir son université. Il s'opposait d'ailleurs à ce que les sociétés de transport facilitent les déplacements des étudiants vers l'Université Laval et les cégeps de la Rive-Nord.
M. Garon se plaisait à ce que Lévis soit la «capitale» de la région de la Chaudière-Appalaches, plutôt qu'un second violon derrière Québec. Il se méfiait de la Rive-Nord comme il se méfiait du reste du Canada.
Il a combattu l'idée d'une structure politique chevauchant les deux rives. «J'ai peur de devenir un schizophrène régional», s'inquiétait-il. Il n'aura pas gagné cette bataille-là.
Jean Garon croyait au concept de bonheur national brut (BNB) développé au Bhoutan dans les années 70. Le BNB intègre à l'indicateur PIB des valeurs de conservation de la culture, de protection de l'environnement, d'utilisation durable des ressources et de bonne gouvernance.
Cela faisait sourire à l'époque où le député Garon en faisait la promotion. Plus aujourd'hui. Ce sont des valeurs dominantes.
Jean Garon avait reconnu le bonheur brut avant d'autres.