L'Espagnol Francisco Mancebo en est à une 20e saison chez les professionnels. «Quand j'étais jeune, je voyais des coureurs de 32 ans et je me disais qu'ils étaient rendus trop vieux. J'en ai maintenant 41!»

L'increvable Mancebo revient en Beauce

Depuis sa naissance en 1986, le Tour cycliste de Beauce a vu défiler les champions et les abandons, se côtoyer la gloire et l'échec. La 32e présentation n'y fera pas exception, du 14 au 18 juin. Au coeur d'une meute de coureurs affamés se trouvera le vieux loup Francisco Mancebo, dont la carrière a été marquée par sept Tours de France et l'affaire Puerto, mais surtout l'amour du vélo.
Vingt. L'Espagnol pédale chez les professionnels pour une 20e saison. Un exploit. La moitié de sa vie. «Quand j'étais jeune, je voyais des coureurs de 32 ans et je me disais qu'ils étaient rendus trop vieux. J'en ai maintenant 41!»
Au téléphone, Mancebo mélange le français, l'espagnol et l'anglais, qu'il dit moins bon que son français. Surtout après un trajet interminable entre son domicile de Madrid et Chicoutimi - il admet avoir cherché le nom dans Internet -, où il participe au Grand Prix cycliste de Saguenay jusqu'à dimanche.
En préparation pour le Tour de Beauce, son cinquième après des participations consécutives de 2010 à 2013. «Pour moi, la Beauce a toujours été une belle course où j'ai bien fait. J'aime beaucoup l'étape de Québec, une jolie ville», souligne le vainqueur du classement général en 2011 et gagnant d'une étape en 2011, en 2012 et en 2013, dont deux fois l'ascension du mont Mégantic. En 2012, il avait fini premier aux points.
«C'est un tour difficile où ça attaque beaucoup et ça prend une très bonne équipe pour contrôler la course», analyse-t-il. «On verra ce qui va se passer au mont Mégantic! Je me suis entraîné pour ça. Si je me sens bien, je pourrais prendre le maillot de meneur et j'ai une bonne équipe pour le défendre. Mais si je ne me suis pas à mon mieux, ce sera impossible.»
Mancebo songe parfois à la retraite. Mais pas longtemps. Ne lui parlez pas de ses plans futurs. «Dans cinq ans? Je ne sais pas, c'est loin. Ma vie est un peu folle et ce sera déjà différent dans cinq mois», affirme celui qui se voit abdiquer «dans deux ou trois ans, peut-être, mais pas cette année ni l'an prochain».
Il avoue embrasser une sorte de semi-retraite avec un rythme de compétition beaucoup moins effréné qu'à son apogée. Le Tour de Beauce ne sera que sa troisième épreuve officielle, cette année.
«Les choses étaient comme ça»
Toute sa jeunesse à regarder passer le peloton de la Vuelta d'Espagne, le petit Paco n'aurait jamais même rêvé d'une carrière s'étendant sur deux décennies.
Sa plus grande fierté demeure d'avoir roulé au Tour de France. «J'étais là! J'y ai fait des bonnes courses. C'est le top!» laisse-t-il tomber, sans amertume.
Mancebo a fait 12 grands tours : sept Tours de France, où il a fini quatrième au général en 2005 et meilleur jeune en 2000; quatre Tours d'Espagne bons pour un podium au cumulatif en 2004 avec une troisième place, plus une victoire d'étape et le quatrième rang en 2005; un Tour d'Italie.
À bord du navire battant pavillon espagnol Banesto, devenue iBanesto puis Îles Baléars, Mancebo formait une solide équipe avec les Denis Menchov et Alex Zülle, deuxième de la Grande Boucle en 1999.
Ses sept participations au Tour de France, de 1999 à 2005, coïncident avec les sept triomphes de Lance Armstrong. Époque maudite du cyclisme professionnel.
Après son transfert chez AG2R en 2006, un vaste réseau de dopage sanguin est mis au jour en Espagne avec l'arrestation du médecin Eufemiano Fuentes. Numéro 17 sur la liste d'athlètes clients, Mancebo fait partie des exclus la veille du prologue du 93e Tour de France.
Il annonce sa retraite sur-le-champ et déclare alors : «Si toutes les équipes devaient respecter le code éthique pour être au départ, seul Jean-Marie Leblanc [directeur du Tour] y serait.» Et paf!
«Avant, les choses étaient comme ça, tout le monde faisait comme ça», répond-il, 11 ans plus tard, sans trop élaborer. «Maintenant, ç'a changé, je crois. J'espère. Je ne sais pas sur les grands tours, mais ici, c'est différent», assure Mancebo, de son hôtel de Chicoutimi.
Il a longtemps espéré pédaler à nouveau sur les routes de la Grande Boucle, en vain. Il révèle en avoir fait son deuil il y a cinq ou six ans en décidant que pour lui, les grandes courses, c'était fini.
«Je me suis dit que je resterais tranquille dans des plus petites équipes et sur des plus petites courses. Pour ma tête, c'est bien comme ça. Je les regarde à la télé et à l'avant du peloton, ils sont encore plus stressés qu'avant. Faire des grosses courses comme le Tour de la Californie ou le Tour de Trentino [en Italie], c'est bien pour la tête. Mais après, c'est bien aussi de faire Saguenay, Beauce. Ce n'est pas le même stress.»
Retour en Amérique
Le quadragénaire adopte davantage la posture de grand frère auprès des jeunes coureurs. Exactement le rôle confié par les patrons de l'équipe Skydive de Dubaï au cours des trois dernières années, avant de les voir fermer boutique en janvier par manque de fonds. Des salaires de l'an dernier sont encore dus.
Il s'est ainsi rabattu sur l'Amérique du Nord, où il avait déjà passé trois ans avant de partir pour le Moyen-Orient. Mike Pratt l'a accueilli à bras ouverts dans son équipe Canyon Bicycles, avec qui il avait déjà couru comme invité en 2010 et alors fini deuxième du Tour de l'Utah.
L'Amérique, les États-Unis, le Canada, tout cela lui plaît. La culture cycliste s'y développe lentement, mais sûrement, estime Mancebo, et les courses ressemblent de plus en plus aux épreuves présentées en Europe. Très loin de ce qu'il a vécu à Dubaï ou encore au Tour d'Égypte, qu'il a gagné en 2015, et à l'Amissa Bongo, au Gabon.
«Ce qui me pousse à continuer, c'est la tête. J'aime beaucoup le cyclisme, j'aime être sur la montagne avec le vélo. Les jambes ne sont pas comme avant, mais la tête veut continuer», résume-t-il en toute simplicité.
Avis aux organisateurs du Tour de Beauce : après le maillot du meilleur jeune, à quand le maillot du meilleur vieux? Quoique comme les cols qu'il s'est amusé à franchir toute sa vie, le parcours de Mancebo est hors catégorie.
***
Cinq coureurs à surveiller
Le Tour de Beauce 2017 présente son peloton «le plus homogène depuis très longtemps». La lutte s'annonce chaude du premier au dernier des cinq jours de course pour ses six étapes passées au rang de classiques.
«Plusieurs équipes peuvent être là au général. Et pour les victoires d'étapes, à peu près toutes les équipes y pensent», analyse le directeur général de la plus ancienne compétition cycliste par étapes toujours active en Amérique du Nord.
Francis Rancourt estime le résultat d'autant plus difficile à prévoir qu'il n'y a pas d'équipe trop forte, comme les tout-puissants Navigators de 2005, 2006 et 2007, et peu de formations trop faibles qui ne viennent que se tremper les pieds dans la piscine des grands.
Comme chaque année, le vainqueur devra démontrer beaucoup de polyvalence. «Pour gagner le Tour de Beauce, il faut bien faire à la fois dans l'ascension du mont Mégantic et au contre-la-montre. Plusieurs peuvent le faire. Certaines équipes en ont même deux ou trois qui sont capables, alors si l'un va mal, d'autres peuvent prendre le relais», explique Rancourt.
Outre Francisco Mancebo, vétéran de sept Tours de France et de quatre Tours de Beauce, voici cinq coureurs à surveiller sur les routes beauceronnes, selon le dg :
Robin Carpenter (24 ans, États-Unis)
Vainqueur ce printemps de la Classique Winston-Salem et de la Joe Martin Stage Race, aux États-Unis, le meneur de Holowesko-Citadel fait figure de favori. Comme en témoignent sa troisième position au cumulatif en Beauce l'an dernier et sa victoire au Tour de l'Alberta. «S'il y en a un qui est hot en ce moment, c'est lui, prévient Rancourt. C'est probablement sa dernière année sur le circuit continental, il va passer World Tour.»
Evan Huffman (27 ans, États-Unis)
L'équipe Rally Cycling est la plus compétitive. Huffman vient de rafler deux étapes du Tour de la Californie, un mois après avoir remporté le Tour de Gila. Ses coéquipiers aussi sont redoutables : Sepp Kuss (22 ans, États-Unis) a gagné Mégantic l'an dernier, Pierrick Naud (26 ans, Amos) est un sprinteur sur mesure pour l'étape de Québec et le vieux routier Robert Britton (32 ans, Saskatchewan) en a encore dans les jambes. Ils sont en plus dirigés par l'Ontarien Eric Wohlberg, qui ne compte plus ses visites en Beauce comme coureur et directeur sportif.
Bruno Langlois (38 ans, Québec)
«Ce serait plaisant de le voir sur le podium d'une étape», dit Rancourt à propos du joueur-entraîneur de Garneau-Québecor. Pas question pour le vétéran de viser le classement général, mais avec Olivier Brisebois (22 ans, Mascouche) et les frères Marc-Antoine (22 ans, Amos) et Jean-François Soucy (19 ans, Amos), il peut espérer montrer le maillot.
Travis McCabe (28 ans, États-Unis)
Rancourt se demande pourquoi McCabe n'a pas encore trouvé un emploi dans la grande ligue. En Beauce, United Health Care dispose d'un alignement complet et varié, avec McCabe, le vétéran Christopher Jones (37 ans, États-Unis), Gavin Mannion (25 ans, États-Unis), troisième de la récente Joe Martin Stage Race et vainqueur de Winston-Salem en 2014, ainsi que d'Alex Cataford (23 ans, Ontario), bon au contre-la-montre.
Travis McCabe (à gauche) sera entouré d'un alignement complet et varié.
Ryan Roth (34 ans, Ontario)
N'attendez pas Roth au sommet du podium, mais son nom reviendra toute la semaine. Le champion canadien en titre du contre-la-montre vient d'obtenir le deuxième rang à la Classique Winston-Salem, le 29 mai. Reste à voir si l'équipe Silber Pro Cycling ressortira en forme du Grand Prix de Saguenay, ce qui n'a pas été le cas dans les récentes années.