À la retraite depuis 17 ans, Normand Bellefeuille a notamment publié deux romans à compte d'auteur.

Liberté 54

«Je n'ai rien d'attrayant, marié à la même femme depuis 45 ans, retraité du gouvernement, je ne suis pas gai, je ne suis pas un ex-drogué, ni un ex-alcoolique, je n'ai jamais fait de prison, je ne suis pas musulman, je suis blanc, je suis ce qui existe de pire.»
Normand Bellefeuille m'a invité à le rencontrer avec ces mots-là, avouez que ce n'était pas très tentant. Je me suis toujours dit que tout le monde avait une histoire, c'était le moment ou jamais d'en faire la preuve.
Ou non.
Il m'avait aussi écrit, quand même, qu'il venait de terminer son deuxième roman, publié à compte d'auteur. Publié est un grand mot, il en imprime quelques dizaines d'exemplaires, en laisse dans les bibliothèques du coin, en donne à des amis. Il a fait la même chose il y a six ans pour son premier roman, dans lequel il imagine le Québec indépendant, dirigé par une femme. Ça s'appelle Madame la présidente.
Il en a vendu plein à des députés péquistes.
Pour son deuxième roman, il a campé son histoire à Québec. Il a imaginé Des palmiers sur Grande Allée, dans une ville de Québec frappée par les changements climatiques. Drôle de hasard, j'ai annulé un premier rendez-vous, début janvier, les routes étaient couvertes de verglas. Ne manquent que les palmiers. Il a mis son livre en vente sur amazon.ca. Tout le monde peut faire ça, il l'a fait. Il en a vendu «trois, quatre».
Ce sont des livres de grosseur moyenne, 438 pages, écrit gros, pour le deuxième. C'est lui qui fait la mise en page, qui conçoit la couverture. Il rédige le tout d'un seul jet à partir d'un premier paragraphe. «La première idée est longue à trouver, après, ça va tout seul.» Presque de l'écriture automatique. «Quand le monsieur se fait tuer, je ne sais pas c'est qui le coupable.»
Ça ne fait pas de lui un romancier. Ça fait de lui un homme qui, depuis 17 ans, fait ce qu'il a le goût de faire. Normand était «dans le groupe de Lucien Bouchard», un parmi ces milliers de fonctionnaires qui ont été encouragés à prendre leur retraite pour atteindre le déficit zéro. Normand avait 54 ans, 30 ans de service. Il n'a jamais retravaillé après. «Je ne l'ai jamais regretté.»
Quand il est parti, il travaillait à la direction des recouvrements des prêts étudiants. «C'est moi qui signais les faillites, j'avais mal au bras tellement il y en avait.» La chose est impossible aujourd'hui, la loi a été changée.
Depuis 17 ans, donc, Normand se trouve des passe-temps. Il n'a jamais retravaillé, ne serait-ce qu'une minute. Il a voyagé. «On est allés en Espagne, dans le Sud.» Il a aussi appris à piloter. Presque. «J'ai passé des heures et des heures sur Flight Simulator.» Il s'est acheté un ordinateur, alimente un blogue depuis des années. Il y met des photos qu'il prend de la ville, des entrevues qu'il a faites avec des gens connus.
«Il compte les visites, il est rendu à 250 000. Il y met des citations. La première qu'il a notée m'a fait sourire, venant d'un ancien fonctionnaire. Elle est de Clémenceau : «Un escalier de ministère est un endroit où des gens qui arrivent en retard croisent des gens qui partent en avance.»
On peut le trouver chanceux de pouvoir faire ça, d'avoir les moyens de le faire. On peut être jaloux. On peut aussi être frustré de voir que le Québec s'est privé d'un bon employé pendant autant d'années.
À l'âge où il est maintenant - il vient tout juste de fêter ses 71 ans -, il a rejoint les autres retraités. Quand il n'est pas chez lui à écrire, il fait des activités de retraités aux heures où les travailleurs sont au boulot et les jeunes, à l'école.
L'histoire de la vente du Concorde lui a fait monter la moutarde au nez. Il n'a pas aimé entendre les propriétaires de bars de la Grande Allée lever le nez, je suis polie, sur la venue possible de voisins grisonnants. Normand n'était pas surpris, remarquez. «C'est le reflet de notre société.»
D'aucuns diraient que c'est un vieux chialeux.
Il m'a servi ses arguments sur trois pages imprimées, 21 points pour démontrer que «le Québec est la pire place pour les vieux. On est comme exclus». Surtout une affaire de décibels, de «criage» et de musique trop forte, comme à la patinoire des Galeries de la Capitale et dans les centres commerciaux. Il ne va presque jamais au cinéma, «tous les films sont pour les jeunes».
Il trouve qu'«on parle toujours négativement du vieillissement de la population», il insiste, «ce n'est pas parce qu'on n'a pas un téléphone intelligent qu'on est arriéré». Il fait valoir que «90 % des vieux sont autonomes», qu'ils ont de l'argent. «Si tous les vieux de 60 ans et plus restaient à la maison pendant un mois, certains commerces ne passeraient pas au travers.» Certains vieux non plus.
Un bon sujet pour un troisième roman?