Les objets qui n'ont pas été endommagés par l'incendie l'ont été par l'eau.

L'hommerie

La semaine dernière, j'ai appris qu'une fille avec qui j'ai étudié est passée au feu. Sa maison, s'entend. Elle habite Montréal maintenant, sur la 5e Avenue dans le Vieux-Rosemont. Elle y a acheté un duplex il y a huit ans, sa mère venait d'emménager. Une boîte oubliée près d'un calorifère et puis...
Le feu a pris comme dans un tas de foin, le lundi 3 février au matin. Sa mère habitait à l'étage, elle a presque tout perdu. «On a récupéré une chaise, peut-être un sac de linge, peut-être l'horloge grand-père.» Au rez-de-chaussée, Marie-Hélène Labrecque a eu plus de chance. Un peu. Son logement n'est pas brûlé, il a été inondé. «Les pompiers ont arrosé pendant une heure et demie. Il y avait deux pieds d'eau au sous-sol, mes photos de jeunesse flottaient.» Elle se console en se disant que tout le monde est sain et sauf, sa mère, son chum, leur fille de six ans.
Un mouvement de solidarité a pris naissance alors que l'immeuble brûlait encore. «Une voisine, en face, nous a recueillis. C'est une personne extraordinaire. C'est devenu le quartier général pendant toute la journée. Les pompiers venaient, la Croix-Rouge. Une autre voisine est arrivée avec des sacs, il y avait du linge pour notre fille, des jouets. Elle était allée magasiner la veille pour sa fille.»
Une petite boîte a été déposée au dépanneur du coin pour recueillir des dons, la députée Françoise David, qui habite tout près, se charge de ramasser les chèques envoyés par la poste. Le journal Web ruemasson.com fait le relais, a lancé un appel pour trouver un nouveau lit pour Philomène.
Il n'a fallu que quelques minutes pour en trouver un.
Ils ont trouvé un logement meublé au coin de leur rue, la mère de Marie-Hélène est allée habiter chez son frère.
Le couple était connu dans le quartier entre autres parce qu'ils organisaient chaque année une épluchette de blé d'Inde. L'été, ils projetaient des films sur un drap accroché au mur de leur maison. Le projeteur est kapout, la boîte est pleine d'eau. Il figure sur la liste de réclamation aux assurances. La liste est longue. Presque tout ce qui n'a pas brûlé a été brisé par l'eau.
Presque. Il restait des trucs qu'ils comptaient récupérer, au sous-sol surtout. Il y avait du stock, Marie-Hélène y entreposait mille et un objets, elle est accessoiriste de cinéma. Son chum David y gardait ses nombreux outils. L'autre vendredi, ils ont fait une corvée avec des amis, ont trié ce qui était foutu, ce qui ne l'était pas. Ils ont mis les choses à récupérer dans des boîtes.
«Mon chum est allé faire un tour le vendredi soir, tout était correct. Il est retourné le lendemain, est revenu avec une face d'enterrement. Je me demandais ce qui s'était passé, si on était encore passés au feu.»
Ils se sont fait défoncer.
Vrai de vrai. «Les voleurs sont passés par une petite fenêtre du sous-sol, la seule qui n'était pas barricadée. Ils sont partis avec le lave-vaisselle, avec des outils. Il y avait des perceuses, une toupie, une sableuse, une caméra. C'est dur de savoir exactement avec quoi ils sont partis. On avait tout mis ça dans des boîtes, c'est comme si on avait fait le travail pour eux. Ils sont sortis par en arrière, ont laissé la porte ouverte.»
Les voleurs ont pris tout leur temps. «Il y avait une boîte avec des bonnes bouteilles de vin qu'on avait accumulées au fil des années, qu'on avait ramenées de voyage, qu'on avait eues en cadeau. Il y en avait 20, peut-être 30. Il y avait une bouteille du vin qu'on avait servi à notre mariage. Ils les ont toutes prises, sauf une.»
Une bouteille de moût de pommes. «Les policiers sont partis avec pour y chercher des empreintes.»
Un voisin a vu de la lumière dans la nuit, il n'a pas allumé. «Il pensait que c'était nous.» Je n'aurais pas allumé non plus. Honnêtement, qui aurait pu imaginer que des voleurs allaient cambrioler des gens qui viennent de passer au feu? Parce que, quand on est honnête, on ne peut pas imaginer ça.
Quand on est juste un peu malhonnête non plus. Il faut être dans une classe à part de la malhonnêteté pour penser à ça.
«Il a fallu aller faire un rapport à la police pour vol, faire une autre réclamation aux assurances. Ça fait un dossier de plus à gérer.» Ça s'ajoute au reste, à la vie qui doit continuer malgré tout, aux permis qu'il faut demander pour reconstruire. «On a appris que ça peut prendre jusqu'à trois mois pour avoir le permis. C'est compliqué, c'est un bâtiment patrimonial, on veut conserver le cachet, au moins les murs de briques. On est confrontés à toutes sortes de choses dont on ignorait l'existence.»
Ils ont été confrontés à ce que l'humain a de plus beau et de plus laid. Elle a vu l'hommerie, comme dans l'expression «quand il y a des hommes, il y a de l'hommerie». C'est quand un homme - ou une femme - en arrive à fracasser tranquillement le carreau menant au sous-sol d'une maison incendiée, à se promener à travers les photos qui sèchent, à emporter le peu qui reste.
À partir satisfait en laissant la porte claquer au vent.