L'homme aux 15 000 disques

Il y a 40 ans aujourd'hui, à 16h30 précise, Hubert Tremblay est entré à CKRL pour proposer une émission de radio, comme une sorte d'exutoire à toute la musique qu'il consomme. L'homme est un mélomane boulimique.
Chaque mercredi soir, Hubert Tremblay partage ses coups de coeur à la communautaire CKRL.
Il espère d'ailleurs vivre jusqu'à 100 ans pour finir par écouter tous les disques qu'il a achetés au fil des ans. Il y en a partout dans sa maison. Combien? Il ne sait pas vraiment, «à peu près 15 000». Lui seul peut s'y retrouver.
Il les a presque tous écoutés, au moins un peu, pour se faire une idée de ce que l'album a dans le ventre. Il les écoute rarement deux fois, sauf «pour cuisiner. Des fois, j'en prends un que j'ai écouté récemment». À la première écoute, il se cale dans son sofa, en face de ses deux haut-parleurs, la pochette entre les mains. Il entre dans la musique avec ses oreilles et ses yeux. Avec sa tête surtout.
Hubert n'est pas un émotif. Il écoute la musique attentivement, sans jamais se laisser emporter. «Je ne danse pas, je ne pleure pas. Je ne pleure pas non plus au cinéma», explique le monsieur, dans sa jolie maison de la haute ville. Il n'écoute pas de la musique par passion, mais «par une curiosité qui n'est jamais assouvie». Le facteur lui livre sa dose de musique toutes les semaines.
Il trouve ses albums sur Internet, surtout sur eBay. Il y cherche des titres bien précis, pas trop chers, «en bas de 10 $». À la quantité qu'il achète, ça se comprend. Il aime la vieille musique, le folk, le blues, le jazz, les rythmes du monde. Le classique aussi. Il ne jette rien. «Il y a un petit côté accumulatif, c'est à la limite de la compulsion. À part ça, je n'ai pas d'autres problèmes de santé mentale!» Hubert a le sens de l'autodérision.
Hubert ne passe pas ses journées à écouter de la musique. Il travaille à temps plein au ministère de la Santé, lit, s'occupe de ses plantes. Et de sa blonde aussi, plus que de ses plantes. Quand il fait sa marche, il met un CD dans son Walkman. Hubert n'a pas de iPod, y télécharger tous ses albums serait en soi le projet d'une vie. Il aime toucher au disque, à la pochette, «il y a un attachement à l'objet».
Il y a surtout un attachement à la musique. Il n'est pas égoïste, Hubert. Chaque mercredi soir, il partage ses coups de coeur à la communautaire CKRL. Il y tient l'antenne depuis les débuts, la station souffle aujourd'hui ses 40 bougies. «Je suis allé porter mon projet d'émission à 16h30, ils entraient en ondes à 17h.»
Première radio communautaire francophone au Canada «et probablement en Amérique du Nord», CKRL était aussi la première à se faire aller les décibels sur la bande FM. Toutes les autres stations étaient au AM. Hubert se rappelle aussi le p'tit nom de la station, «la radio qui griche» à l'époque où certains animateurs, tous des bénévoles, malmenaient les vinyles. Les CD ont sauvé la mise.
Hubert a pris le micro en mai 1973, quelques mois après Denys Lelièvre, le vrai doyen de CKRL, un «animateur remarquable». La première émission d'Hubert pigeait dans le répertoire traditionnel, il a aussi tenu un rendez-vous tout en blues pendant une dizaine d'années. Avec son Heure H, le mercredi de 19h30 à 20h30, le mélomane est seul maître à bord.
Il met de tout, selon ses trouvailles de la semaine. On est ici à des années-lumière des radios commerciales, qui doivent composer avec les quotas et les BBM. «Dans mon émission, il n'y a aucun ancrage dans la familiarité, les gens ne reconnaîtront rien en l'écoutant. Je m'autocensure un peu, quand même. Je ne mettrais pas un repiquage de musique des années 20 qui griche ni des choses trop austères.»
Je voulais lui demander quel album il apporterait sur une île déserte, je lui en ai permis cinq. Les élus sont venus spontanément : Karen Dalton, le premier de ses deux albums, Georges Brassens, Supplique pour être enterré à la plage de Sète, le jazzman Bix Beiderbecke, «mort dans la vingtaine à cause de l'alcool», Blind Willy McTell, «il y a beaucoup d'aveugles qui font du blues», et Bach, «n'importe quel album».
Il s'est arrêté une seconde puis a essayé de se défaire de cette perspective insoutenable. Pas d'être pris tout seul sur une île déserte. Mais de n'avoir que cinq albums à écouter en boucle. L'horreur. «Il me faudrait une radio à ondes courtes», lance Hubert, prêt à renoncer à ses cinq disques pour ça.
Ça lui rappellera son enfance, quand il écoutait les quelques vinyles de ses parents et qu'il découvrait l'univers radiophonique à partir d'un petit récepteur en forme de fusée. C'était dans les années 50. C'était son île à lui, qu'il n'aura jamais vraiment fini d'explorer.