La secte ultra-orthodoxe Lev Tahor a déménagé en novembre de Saint-Agathe-des-Monts dans les Laurentides, à Chatham-Kent, en Ontario, pour échapper à la Direction de la protection de la jeunesse.

Lev Tahor : 12 enfants dont la garde est retirée aux parents ont quitté le pays

Une juge ontarienne a émis une injonction pour que 14 enfants de la secte juive ultraorthodoxe Lev Tahor soient immédiatement confiés à la protection de la jeunesse, mais la plupart de ces enfants ont quitté le pays avec leurs parents, a confirmé la police jeudi.
Deux familles de la secte qui avaient perdu la garde de leurs enfants ont quitté le Canada à destination du Guatemala cette semaine. Certains de ces voyageurs ont toutefois été interceptés à Trinité-et-Tobago, selon un courriel envoyé par un membre de Lev Tahor à des sympathisants, et dont La Presse Canadienne a obtenu copie.
En soirée jeudi, le procureur général de Trinité-et-Tobago a annoncé que trois adultes et six enfants de la secte avaient perdu leur requête en appel qui visait à empêcher qu'ils ne soient retournés au Canada.
Le groupe avait déposé une requête d'urgence en habeas corpus après qu'il eut été intercepté alors qu'il se dirigeait vers le Guatemala, mais le haut tribunal a rejeté sa demande.
Des responsables ont fait savoir que les neuf membres du groupe se trouvent sous la surveillance de la société aérienne WestJet en attendant leur retour au Canada.
Les autorités de l'immigration de Trinité-et-Tobago ont rencontré mercredi des représentants de l'ambassade canadienne, a indiqué jeudi Marica Hope, une porte-parole du gouvernement trinidadien.
Mme Hope ne pouvait préciser si la police canadienne avait pris part aux discussions. En fin d'avant-midi, jeudi, les représentants de Trinité-et-Tobago n'avaient pas assez de preuves concluantes pour statuer que les membres de Lev Tahor font l'objet d'une ordonnance d'un tribunal canadien, a-t-elle expliqué.
Une juge ontarienne de la Cour supérieure a ordonné mercredi que 14 enfants de Lev Tahor, une secte établie à l'origine à Sainte-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides, soient temporairement remis aux services de protection de la jeunesse de Chatham-Kent. Cette injonction, rendue publique jeudi, précise que les services sociaux peuvent réclamer l'aide des polices locale, provinciale et nationale, des services frontaliers et de la Police régionale de Peel, qui couvre le territoire de l'aéroport international Pearson de Toronto.
La police de Chatham-Kent a confirmé jeudi après-midi que 12 des 14 enfants visés par l'injonction ont quitté le pays. La police et les services à l'enfance tentent de localiser les deux autres enfants.
Le porte-parole de la communauté Lev Tahor, Uriel Goldman, a dit qu'il ne voulait pas parler au nom des familles, mais il soupçonne qu'elles sont parties car elles craignaient que leurs enfants leur soient enlevés.
«Que quiconque ayant des enfants y pense une seconde. Qu'arriverait-il si, soudainement, des autorités vous disaient: «Dites adieu à vos enfants, oubliez-les pour toujours'?», a-t-il exprimé dans un anglais rudimentaire.
Selon M. Goldman, l'enquête des services sociaux, qui s'est déroulée sur plus d'un an au Québec avant d'être déplacée en cour ontarienne, témoigne d'acharnement politique.
«On parle de personnes innocentes, de parents très responsables. Il n'y a aucune accusation portée contre eux, ni au Québec ni en Ontario. Cela a à voir avec le fait que nous sommes une communauté religieuse juive antisioniste qui souhaite être traditionnelle, et cela crée beaucoup de haine.»
Une porte-parole du ministre de la Justice Peter MacKay a refusé de dire si le Canada agissait pour rapatrier les enfants de Lev Tahor, arguant que les requêtes d'extradition sont confidentielles.
L'Agence des services frontaliers du Canada a pour sa part rappelé qu'elle ne pouvait arrêter quiconque sans mandat.
Toute procédure d'extradition est cependant impossible si une personne ne fait pas l'objet d'accusations criminelles, précise un expert judiciaire.
Quelques heures après l'émission de l'injonction de la Cour supérieure, mercredi soir, deux agents de la police locale et quatre travailleurs sociaux ont fait du porte-à-porte dans la communauté de Chatham. Un porte-parole de la communauté a confirmé que les policiers cherchaient les enfants au coeur du procès. De plus, une journaliste de La Presse Canadienne qui se trouvait au complexe Lev Tahor lorsque les autorités sont arrivées a entendu les policiers demander aux parents de voir les enfants et de fournir des pièces d'identité.
Les autorités ont quitté l'endroit une heure et demie plus tard, vers 22 h, sans avoir appréhendé qui que ce soit.
La DPJ au Québec
À la fin de l'année dernière, après avoir découvert que la communauté Lev Tahor avait fui le Québec en pleine nuit quelques jours après qu'un tribunal québécois eut ordonné que 14 enfants soient confiés à des familles d'accueil, un juge de la Cour de l'Ontario avait statué que 13 de ces enfants devaient être remis à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) québécoise.
Le juge avait exclu de l'ordonnance une des 14 jeunes qui était à la fois mineure et mère d'un enfant visé par la décision. Il a accordé 30 jours aux parents pour interjeter appel, mais les enfants pouvaient demeurer à Chatham avec leurs parents pendant ce temps.
L'appel devait être entendu mercredi en Cour supérieure, mais vu les développements, la protection de la jeunesse de Chatham-Kent a plutôt déposé une demande d'injonction qui a mené à la décision de confier immédiatement les enfants aux services sociaux, en attendant la suite des procédures.
Selon le courriel envoyé par un membre de la communauté, les membres d'une première famille sont citoyens américains, et les autres sont des citoyens israéliens qui détiennent un permis de travail canadien. Ces voyageurs devraient donc être renvoyés au Canada, mais ils demandent à poursuivre leur route jusqu'au Guatemala.
Mme Hope, du ministère trinidadien de la Sécurité nationale, a affirmé que les membres de Lev Tahor, interceptés durant une escale à cause d'«incohérences» dans leurs réponses aux agents frontaliers, n'étaient pas en détention à Trinité-et-Tobago. Ils sont libres de rentrer au Canada, mais leurs passeports sont pour l'instant confisqués.
Le groupe a retenu les services d'un avocat local, Farai Hove Masaisai, qui a affirmé jeudi qu'il n'avait pas encore pu rencontrer ses clients, gardés dans un endroit secret près de l'aéroport. Il devait vraisemblablement y avoir accès «plus tard» jeudi. Contrairement à ce qu'affirment les autorités trinidadiennes, M. Masaisai soutient que les membres de la secte sont détenus puisqu'ils ne peuvent partir.
L'avocat n'était pas encore au courant des détails de l'ordonnance de la cour ontarienne sur la garde des enfants, mais il qualifiait la situation de «très sérieuse». Il a ajouté qu'il espérait pouvoir amener des interprètes avec lui, puisqu'un seul membre du groupe parle un peu anglais.
Pendant ce temps, l'audience en appel du jugement de première instance a été reportée au 4 avril.
La secte Lev Tahor, qui signifie «coeur pur», est arrivée au Canada en provenance d'Israël en 2005 après que le gouvernement eut accordé à son leader, le rabbin Shlomo Elbarnes, le statut de réfugié.
À la fin de l'an dernier, des membres de la communauté religieuse de Sainte-Agathe-des-Monts faisaient l'objet d'une enquête des services sociaux au Québec, notamment pour des questions d'hygiène et de santé des enfants, et à propos d'allégations voulant que les petits ne suivent pas le programme du ministère de l'Éducation, et que les adolescentes soient soumises à des mariages forcés.