Jour 80 sur 179 de la traversée du Canada en canot. Le 23 juillet dernier, Guillaume Normandin et Déreck Pigeon prenaient un instant pour souffler et sortir l'appareil photo durant le portage Methy, un passage de 20 km de long à l'entrée de la Saskatchewan.

Les vrais coureurs des bois

La veille du départ, au printemps dernier, Déreck Pigeon s'est laissé convaincre de faire une page Facebook pour le voyage qu'il s'apprêtait à entreprendre avec son ami Guillaume Normandin. Une façon de donner des nouvelles, mais aussi, à son étonnement, de répondre à l'intérêt grandissant des curieux qui demandaient à suivre leurs aventures. Au moment de choisir l'appellation de ce qui allait devenir une fenêtre sur le périple de six mois, un nom simple s'est imposé de lui-même : «Traversée Canada Canot 2013».
Eh oui, comme dans l'idée folle de partir de l'ouest du pays pour se rendre dans l'Est à la rame et à pied. Un extraordinaire périple sur la piste des coureurs des bois, réalisé par deux amateurs de canot qui n'ont pas su taire l'irrésistible appel de l'aventure.
Un projet qui a germé en 2009 après «une soirée très arrosée», se souviennent les deux amis en riant. «On voulait faire un gros projet», raconte Déreck, qui étudie en enseignement à l'Université du Québec à Trois-Rivières, en plus d'être lieutenant dans la réserve des Forces armées.
Le vélo avait d'abord été considéré comme moyen de transport pour cette grande aventure à travers le Canada. Mais une lecture a tout changé.
En 1999, le Québécois d'origine tchèque Ilya Klvana s'attaque en solo à la traversée du Canada en kayak, de Prince-Rupert, en Colombie-Britannique, jusqu'à l'Anse-aux-Meadows, à Terre-Neuve. Un voyage de 9000 km réalisé en sept mois et qui a donné, en 2011, le livre Coureur des bois.
Il n'en fallait pas plus pour enflammer Déreck et Guillaume. Utilisant le récit de Klvana comme livre-guide, les deux amis se sont lancés dans l'aventure qui suit essentiellement - en sens inverse - la route empruntée en 1793 par sir Alexander Mackenzie, un associé d'une grande compagnie de traite des fourrures. En reliant Montréal à l'océan Pacifique, il a été le premier à traverser le continent nord-américain.
Le 5 mai dernier, Déreck et Guillaume étaient sur l'eau à Prince-Rupert à bord de leur canot rouge. Devant eux, près d'un mois à faire avant de rejoindre Prince-George. Trop lourdement chargés et avec notamment une cinquantaine de kilomètres de portage à compléter pour surmonter les Rocheuses, les gars ont souffert.
Un difficile départ. Car malgré les quelque 180 000 calories qu'ils avaient à se mettre dans le système, ils ont manqué de bouffe! Sans compter «l'autoroute des Griz-zlys» qu'ils devaient emprunter. Un sentier en bordure duquel ils ont dû camper à répétition. De quoi être particulièrement nerveux, surtout qu'une partie de ce trajet a dû se faire sur une vieille route minière où l'entreprise aujourd'hui propriétaire ne voulait rien savoir des visiteurs. Puis, il y a eu la neige en altitude...
«Tout nous disait de virer de bord. J'étais tellement stressé!» se souvient Déreck, 25 ans, un natif de Saint-Damien, près de Trois-Rivières. «J'ai pogné mon fond», rigole à son tour Guillaume, un Lévisien de 26 ans qui travaille comme accompagnateur pour des groupes anglophones et comme guide en tourisme d'aventure.
«Ç'a été un punch en partant», illustre Déreck. Convaincus que rien ne pouvait être aussi dur par la suite, les canoteurs ont poursuivi le sourire aux lèvres à travers l'Alberta, la Saskatchewan, le Manitoba, jusqu'en Ontario, où à la fin octobre l'arrivée de la saison froide a stoppé à Thunder Bay l'élan du duo qui espérait se rendre à Québec (voir l'autre texte). Près de 5500 km en 179 jours d'expédition!
Des journées de 10 à 12 heures à avancer autant que possible, en moyenne une trentaine de kilomètres. La plupart du temps, des moments de grande solitude où le seul lien avec le reste du monde était la balise satellitaire inReach.
L'isolement, mais aussi de gros défis sportifs à relever. En commençant par des rivières en crue et d'imposants lacs à affronter. Au bout de 85 jours, les gars ont d'ailleurs changé d'embarcation pour être plus efficaces et en sécurité. Un kayak de mer tandem, une commandite du fabricant Boréal Design, a pris la relève du fidèle canot.
En chemin, des rencontres chaleureuses ont aussi marqué les aventuriers. La générosité du peuple autochtone a notamment impressionné le duo. Déreck et Guillaume regrettent d'ailleurs d'avoir dû refuser trop souvent des invitations afin de poursuivre leur route.
Ils ont néanmoins pu en profiter à l'occasion. Comme cette fois où le hasard les a menés à la table d'un mariage à Fort Chipewyan, dans le nord de l'Alberta. Puis, il y a eu cette course de canot sur la rivière Saskatchewan, près de Cumberland House. Dans une épreuve chaudement disputée, les visiteurs ont finalement terminé... quatrièmes sur cinq!
Au fil des provinces et des saisons, les deux sympathiques aventuriers n'ont pas cessé de s'amuser. «On s'était dit qu'on allait avancer tant qu'on aurait du fun...» résume Déreck.
Preuve de la bonne humeur qui régnait, les gars assurent qu'ils n'ont jamais pensé à arrêter. Plus encore, à peine de retour à la maison, les deux amis s'amusent encore. Et ils sont déjà impatients de repartir.
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Une aventure en suspens
En octobre, quand le froid s'est installé, Déreck Pigeon et Guillaume Normandin ont dû se rendre à l'évidence. Avec environ 1800 km à faire avant Québec, le duo, qui pensait compléter sa traversée du Canada dans la capitale, ne pouvait arriver à destination à temps. Malgré l'ajout de vêtements et d'accessoires chauds, les longues heures sur l'eau à pagayer devenaient de plus en plus difficiles. Ils ont finalement décidé de mettre fin à leur fabuleuse épopée à Thunder Bay, en Ontario, sur le bord du lac Supérieur. «Il faisait - 10 la nuit et il y avait de la glace. On s'est dit : "Aussi bien finir l'été prochain"», raconte Déreck, sans le soupçon d'un regret dans la voix. «On aurait pu continuer» encore un peu, précise Guillaume.
Mais tant qu'à finir à peine plus loin, les gars ont décidé de rentrer. Déjà, les deux aventuriers planifient leur retour sur l'eau dès que possible l'été prochain. Un mois et demi reste à faire pour gagner Québec. Puis continuer encore plus à l'est jusqu'à l'Atlantique? Tout dépendra du temps et des finances. Mais Pigeon et Normandin y pensent...