Les villes ont sous-estimé le risque

Il y a longtemps que j'avais entendu ça. Des surplus dans des caisses de retraite.
Le groupe Industrielle Alliance va terminer l'année 2013 avec un surplus dans chacun des régimes de ses 3000 employés. Un «coussin très confortable», prévoit même l'actuaire Philippe Hudon, chargé des régimes de retraite de l'entreprise.
Il aura donc suffi de quelques années pour renflouer le petit déficit causé par le krach boursier de 2008 et reprendre le dessus.
Comment expliquer l'écart de performance avec les régimes municipaux englués dans de lourds déficits?
Pas compliqué. L'Industrielle Alliance a géré ses retraites avec plus de prudence que les villes.
Elle a fait des placements moins risqués; s'est gardé des coussins plutôt que de prendre des congés de cotisation; employeur et employés ont contribué davantage et n'ont pas bonifié le régime à même les surplus du moment.
Lorsque l'Industrielle fait des placements plus risqués, elle compense en augmentant ses réserves. En cas de coup dur, pas de découvert, ou très peu. D'où la rapidité à se remettre à flot après la crise.
L'Industrielle a géré les retraites de ses employés avec des critères de prudence similaires à ceux des assureurs.
Ce n'est pas fou. Il y a beaucoup de similitudes entre des régimes de retraite et des assurances : promesses de prestations à long terme, gestion du risque, tables de mortalité, dépendance au rendement des marchés, etc.
«À la fin de la journée, ce sont des hypothèses similaires», observe M. Hudon. Mais les résultats sont radicalement différents. De lourds déficits pour les villes, alors qu'aucun assureur n'a été mis en péril par la crise.
Les actuaires des assureurs sont-ils à ce point meilleurs que ceux des villes et des syndicats? Peut-être.
Mais c'est surtout le cadre légal qui est différent. Les assureurs ont des obligations de prudence. Ils doivent conserver des coussins et corriger le tir plus vite en cas de problème.
Leurs prévisions sont plus conservatrices. L'Industrielle a ramené les siennes à 5 %. Québec parle de ramener les siennes de 6,2 % à 5,7 %. Il faut se demander si ce n'est pas encore trop optimiste et risqué.
Contrairement aux assureurs, les villes ont été encouragées à prendre des risques et à miser sur des «rendements agressifs».
C'était dans l'intérêt des syndiqués, qui ont ainsi obtenu des promesses de rentes généreuses. C'était aussi dans l'intérêt de l'employeur, qui a acheté la paix syndicale sans avoir à trop débourser et à hausser les taxes. Le gouvernement était d'accord aussi.
«Tout le monde a vécu dans le rêve», constatent Jacques Gagné et Robert Poirier, chercheurs invités à l'École nationale d'administration publique.
Ils estiment que les gestionnaires municipaux ont pris trop de risques avec les rendements. Ils ont surtout manqué de «transparence». Employés et citoyens n'étaient pas conscients des risques et des conséquences.
La seule façon de garantir des prestations à la retraite, c'est par des placements «sûrs» comme des obligations ou des bons du Trésor, plaident-ils.
Cela signifie cependant des rendements moindres et, donc, des prestations réduites ou des contributions plus importantes de l'employeur et des employés.
Ou alors, si on veut des rendements plus élevés (et plus risqués), il faut réduire les promesses de prestations pour ne pas être mal pris si les rendements n'y sont pas.
L'autre scénario est de faire assumer le risque par les bénéficiaires, ce qui équivaut à remplacer le régime à prestations déterminées par celui des cotisations déterminées.
Jusqu'à maintenant, le débat sur les régimes de retraite municipaux de Québec s'est tenu dans un contexte d'antagonisme entre l'employeur et les syndicats.
Le maire y a largement contribué, au point d'en faire l'enjeu de la dernière élection. Il en a résulté un portrait très manichéen.
D'un côté, le bon protecteur de l'intérêt des citoyens; de l'autre, les méchants syndicats, gardiens du seul intérêt de leurs membres et insensibles aux inégalités sociales.
La réalité, comme souvent, est plus nuancée. Syndicats et employeur ont mis les mêmes lunettes roses. Ils ont surestimé les rendements des régimes de retraite et sous-estimé le risque à court et à long terme.
Ils se sont donné des régimes de retraite généreux sans s'assurer qu'il y aurait dans la caisse l'argent pour payer.
C'est ce modèle que devront revoir les représentants des villes et des syndicats qui s'assoient aujourd'hui au forum convoqué par la ministre du Travail Agnès Maltais.