Les veilleuses

«Je demande à Dieu, à Bouddha, peu importe comment Il s'appelle, de ne pas finir mes jours là.»
Francine parle des CHSLD, elle y a travaillé pendant 36 ans comme préposée aux bénéficiaires. Elle est une des rares à avoir accepté de me parler de son travail, de son métier. Chaque fois que j'écris sur les résidences pour personnes âgées, il y en a toujours pour me reprocher de ne pas donner la parole aux préposées.
Ça fait presque deux ans que j'essaye de convaincre celles qui m'écrivent de me raconter, même sous l'anonymat, elles refusent toutes poliment. Vous savez, madame, si ça se savait, je pourrais avoir des représailles.
Elles ont la chienne. Les gars aussi.
Parce qu'elles savent ce qui se passe, pour de vrai, entre les murs des CHSLD. Elles ont les mains dedans. «Il y a environ la moitié des préposées qui sont bonnes, qui font ça comme il faut. L'autre moitié, comment dire, c'est du je-m'en-foutisme. Je m'en fous, je fais juste ma job
En 36 ans, Francine en a vu de toutes les couleurs. «J'ai vu des résidents être reconduits à leur chambre après leur bain avec des selles sous les ongles. Il y en a qui ne prennent pas le temps de laver la chaise d'aisance entre les résidents. Après ça, elles sont prises avec une vague de gastro.»
Elle a vu de belles choses aussi. «Il y a une préposée qui avait payé le coiffeur à une résidante qui allait retrouver son fils, ils ne s'étaient pas vus depuis 30 ans. Il y en a qui magasinaient des cadeaux de fête aux résidents en dehors de leurs heures, d'autres qui, des fois, maquillaient les femmes.»
C'était permis. Il y a des CHSLD où ce n'est pas permis. Chaque CHSLD se gouverne comme bon lui semble, pourvu qu'il rencontre les objectifs et, surtout, qu'il s'en tienne au budget alloué.
Laurie* a aussi accepté de me parler de son travail à condition que je change son prénom. Dans le CHSLD où elle travaille depuis 10 ans, les «extras» sont passibles de réprimande. «On n'a pas le droit d'avoir des affinités avec des résidents, on n'a pas le droit d'en donner un petit peu plus. On n'a même pas le droit de s'asseoir sur une chaise en face d'un résident pour lui parler.»
Il y a pire. «On est traitées comme des parias, c'est toujours de notre faute quand il arrive quelque chose. On se fait dire qu'on n'est que des préposées, ça, on se le fait assez dire. Les chefs d'unité nous dénigrent.»
C'est comme ça que Laurie se sent. Depuis deux ans, les infirmières ne font plus de rapport aux préposées au début de leur quart de travail, comme ça se fait un peu partout. «Les patrons trouvaient que c'était une perte de temps.»
C'est que les préposées ne peuvent pas avoir accès aux dossiers. Les nouvelles, ou les nouveaux, ne peuvent pas deviner les besoins des patients, si un tel s'étouffe en mangeant ou s'il a tendance à tomber la nuit. Ce n'est pas écrit dans la chambre, ni sur une feuille, ni au mur. Top secret.
C'est comme ça dans tous les CHSLD.
Malgré les apparences, les résidents ne sont pas traités également. Il y a ceux qui ont de la visite et ceux qui n'en ont pas. En quoi ça change quelque chose? «Ceux qui ont de la famille, il faut qu'ils soient bien mis en tout temps, peignés. Les autres...» Francine ne finira pas sa phrase. Laurie, elle, l'a finie. «Pour les autres, c'est just too bad
Les consignes au CHSLD de Laurie ont le mérite d'être claires. «Les patrons identifient des personnes dont il faut plus s'occuper parce que les familles se plaignent. Plus tu te plains, plus tu as de soins.»
Quand le temps manque, parce qu'il manque souvent, les préposées doivent faire des choix. «Si les toilettes prennent plus de temps, on n'aura pas le temps de passer toutes les collations. On va juste les passer aux diabétiques.» Même chose pour les bains. Les résidents ont un bain par semaine et, des fois, c'est vite dit. Plutôt vite fait. Dans le jargon, ça s'appelle laver en signe de croix : le visage, les aisselles, l'entre-jambes. Francine l'a fait souvent. «Ce n'est pas l'idéal, mais il y a moyen de bien laver une personne comme ça.»
Et d'enlever les selles sous ses ongles.
Règle générale, les préposées font des journées de 7,25 heures, pas une minute à perdre. Ce n'est pas une raison pour faire les choses à moitié, m'a répété Francine, qui trouve que le manque de temps a le dos large. «Si tu mets les souliers, ce n'est pas long, et ça peut permettre d'éviter une chute. Si tu prends un peu plus de temps pour nourrir une personne au lieu de la gaver, elle ne sera peut-être pas malade après. Tu n'auras pas besoin de la changer, de la laver...»
Jugeote 1, trotteuse 0.
J'ai demandé à Laurie où elle trouvait sa motivation. «J'aime ça, ce que je fais. J'aime mon travail, mon métier. Je ne le fais pas pour les boss, je le fais pour les résidents.» Elle aimerait le faire ailleurs que dans son CHSLD, parce que «c'est l'enfer». À l'automne, elle tentera sa chance à l'hôpital près de chez elle.
Francine, elle, a pris sa retraite en 2009. Elle avait été embauchée en 1973, presque 20 ans avant que les centres d'accueil deviennent des CHSLD. «Avant, on nous appelait les veilleuses, on veillait sur les gens, on en prenait soin. Le métier a beaucoup changé, on a accès à plus de formation, à des appareils, mais la base est la même. On ne fait pas juste changer des couches, on accompagne les gens.»
Il faut, en partant, aimer les gens, même quand ils sont vieux et incontinents.