Les solistes Karina Gauvin et Marie-Nicole Lemieux.

Les trésors de Solomon

Ce qu'il y a de merveilleux avec un musicien comme Handel, c'est qu'on a beau s'imaginer assez bien le connaître, le génie de son art réussit toujours à vous surprendre, et même à vous jeter par terre, à plus de 250 années de distance. C'est exactement ce qui s'est passé avec Solomon, l'oratorio présenté par les Violons du Roy et la Chapelle de Québec, jeudi et vendredi, à la salle Raoul-Jobin.
On a peine à croire que ce chef-d'oeuvre absolu soit demeuré à peu près inconnu. Pour vous donner une idée, c'est comme si, après des siècles d'oubli, on remarquait tout à coup l'existence de la chapelle Sixtine.
Le privilège d'assister à Québec à une manifestation artistique de cette ampleur et de cette qualité, impensable nulle part ailleurs dans le monde sauf peut-être à Londres ou à Berlin - et encore! -, est un petit miracle qu'on doit à la persévérance du chef Bernard Labadie et à la présence des Violons du Roy chez nous.
La contralto Marie-Nicole Lemieux, l'interprète du rôle-titre, se révèle la clé de voûte de l'édifice, le centre de gravité de l'oeuvre. On dirait que la confiance, la ferveur et l'autorité qu'elle dégage se communiquent à ses partenaires de scène avant de rallier toute la salle.
Karina Gauvin réussit parfaitement à traduire aussi bien le terrible mélange d'amour et d'angoisse ressenti par la mère résignée à perdre son enfant que la perfection de sa joie au moment où Salomon lui annonce qu'il lui sera rendu.
Philippe Sly chante peu, mais chacune de ses interventions porte. Sa voix révèle un magnifique tempérament d'artiste. Son ampleur est à l'image de l'oeuvre elle-même.
Le ténor James Gilchrist s'élance courageusement dans les redoutables vocalises du prêtre Zadok. Le timbre un peu bêlant de sa voix vient ternir une exécution par ailleurs sans faille.
Shannon Mercer paraît à son meilleur dans With thee th'unshelter'd moor I'd treadAvec toi, je traverserais la lande déserte»), un larghetto avec cordes en sourdines doux et charmant.
Trame biblique
Solomon tire son origine de la Bible. Sa trame, découpée en trois actes, s'appuie sur autant d'épisodes de la vie du légendaire roi d'Israël. La tension dramatique importe peu. Ce qui compte ici, c'est la splendeur de la musique et son incroyable puissance évocatrice.
La succession des choeurs à quatre, à six et à huit voix fait penser à une galerie de tableaux plus inspirés les uns que les autres. D'entrée de jeu, Handel érige l'équivalent musical d'une tour de Babel autour du mot nations avant d'illuminer la scène, quelques mesures plus tard, en faisant courir le mot flame du pupitre des basses à celui des sopranos.
L'oeuvre est présentée sans coupure. Le chef a seulement interverti les deux derniers choeurs dans le but de garder le meilleur pour la fin. Difficile de lui donner tort. Les couleurs du grand orgue se greffent à celles des voix, cordes, flûtes, hautbois, bassons, trompettes, timbales, archiluth et clavecin dans un couronnement final d'une ampleur tout à fait grandiose. Bernard Labadie dirige tout cela avec autant d'habileté, de soin que de goût.
Il est 23h30 quand la salle, pas du tout fatiguée, mais au contraire pleine d'énergie, se lève d'un bloc pour acclamer les interprètes.
LES VIOLONS DU ROY. Solomon, oratorio en trois actes de Handel. Direction : Bernard Labadie, chef d'orchestre. Solistes: Marie-Nicole Lemieux, Karina Gauvin, Philippe Sly, Shannon Mercer, Krisztina Szabó et James Gilchrist. Avec la Chapelle de Québec. Vendredi à la salle Raoul-Jobin.
>> Diffusé le 8 avril à 20h sur les ondes d'Espace musique (95,3 à Québec).