Contrairement aux patients plus jeunes, les personnes âgées présentent des symptômes psychologiques bien avant les symptômes physiques. Il faut donc prendre en compte les comportements inhabituels lors de l'évaluation.

Les soins aux aînés: le défi de l'avenir

La population québécoise ne rajeunit pas. Déjà amorcé, le vieillissement de la population s'accentuera avec les années, augmentant la pression déjà grande qui est placée sur les intervenants en santé. Dans ce contexte, les infirmières ont un grand rôle à jouer dans les soins aux personnes âgées.
<p>«On travaille avec des gens qui ont une personnalité avant la maladie» - Manon Turcotte, infirmière spécialisée en soins aux aînés</p>
Les défis relatifs aux soins aux personnes âgées sont nombreux et bien particuliers. «Je pense que ça demande une expertise parce que la gériatrie est une spécialité en soi. Ça demande que les infirmières soient bien formées en formation générale, mais qu'elles connaissent toutes les spécificités en lien aux soins aux aînés», indique Sylvie Rey, infirmière spécialisée en gérontologie-gériatrie, travaillant au centre d'hébergement de Pont-Rouge.
Ces particularités comprennent notamment la comorbité, c'est-à-dire la présence de plusieurs maladies chroniques chez le même patient (telles que le diabète, l'hypertension, l'alzheimer, l'ostéoporose, etc.). «Quand on arrive avec une clientèle qui a cinq maladies et qui prend 10 médicaments, c'est plus compliqué [...] Ça demande une grande capacité d'adaptation des infirmières», indique Philippe Voyer, professeur et chercheur en sciences infirmières de l'Université Laval, qui précise que les soins aux aînés sont donc plus spécialisés. «Il faut savoir faire le lien entre sa pathologie, ses antécédents, sa médication..., nous devons prendre en considération toutes ces données dans notre évaluation», explique Manon Turcotte, infirmière spécialisée en soins aux personnes âgées, travaillant à l'Hôpital Saint-Sacrement.
L'humain avant le patient
Les infirmières doivent prendre en compte l'histoire du patient et son état psychologique. Par exemple, il est possible qu'une personne qui, toute sa vie, s'est opposée à la médication, et doit désormais prendre six comprimés par jour refuse de prendre ses médicaments. Une personne peut également refuser de recevoir un bain si elle n'a jamais été portée sur l'hygiène. «On travaille avec des gens qui ont une personnalité avant la maladie [prémorbide]», précise Manon Turcotte, qui rappelle que nous avons tendance à oublier la personnalité des gens atteints de démence.
Et c'est là une des grandes difficultés des soins aux personnes âgées selon Mme Turcotte. Contrairement aux patients plus jeunes, les personnes âgées présentent des symptômes psychologiques bien avant les symptômes physiques. «Un adulte va avoir une infection urinaire, il va faire de la température, ou il va ressentir de la douleur. La personne âgée aura une température qui semblera normale, et la douleur ne sera pas verbalisée. Ce qui va arriver, par exemple, c'est que la personne va chuter, elle aura une désorganisation de la pensée. On peut alors croire qu'elle est atteinte de démence, mais en vérifiant, on se rend compte qu'il s'agit d'un tout autre problème, comme une infection», explique Manon Turcotte.
Travail avec les proches
Comme ces symptômes sont moins évidents, l'infirmière travaille de concert avec les proches aidants et en partenariat avec plusieurs intervenants de santé, dont les médecins, les nutritionnistes, les travailleurs sociaux ou les psychologues. «Depuis 2003-2004, la profession infirmière s'est modifiée au Québec, il y a maintenant des habiletés qui lui sont réservées, notamment tout ce qui concerne l'évaluation de santé. [...] Ça obligeait à revoir l'organisation du travail, pour savoir qui fait quoi dans l'équipe», explique Sylvie Rey. Manon Turcotte et Sylvie Rey rappellent que le rôle de l'infirmière ne remplace pas celui du médecin ou du pharmacien, par exemple, mais qu'il doit être réalisé en partenariat avec les autres. L'infirmière permet également d'assurer la communication entre les intervenants, entre autres en les renseignant sur le dossier de santé du patient. Elle dirige aussi le patient vers la ressource la plus appropriée à son besoin.
L'infirmière est la première personne qui entre en contact avec le patient, lors de son entrée dans le système de santé, que ce soit à domicile, à l'hôpital ou en première ligne. Avec le patient, elle crée «un lien de confiance, qui est humain, mais expert également», souligne Philippe Voyer, dont les recherches portent sur les soins de longue durée. Pour le soin aux personnes âgées, faire naître et entretenir ce lien est essentiel pour assurer un bon diagnostic et un bon traitement des patients.
Il est aussi utile pour communiquer efficacement avec les proches aidants. Les infirmières donneront notamment des informations sur la maladie pour permettre aux proches de comprendre les symptômes, le traitement et les effets secondaires des médicaments. À domicile, les infirmières peuvent suggérer des installations (comme des barres d'appui et des tapis de bain) qui permettraient à la personne âgée de mieux se déplacer dans la maison.
Cette communication est nécessaire pour discerner la détresse chez les proches aidants, une réalité particulièrement importante pour les soins à domicile. «Quand c'est des couples qui sont âgés, qui vivent ensemble et que l'un a besoin de l'aide de l'autre... ça peut venir grandement affecter la santé de la personne et son équilibre de vie. C'est pour ça qu'ils ont besoin d'autant de suivi et de soins que la personne qui est elle-même malade», explique Sylvie Rey
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<p>Selon Sylvie Rey, infirmière spécialisée dans les soins aux personnes âgées, les soins aux proches aidants doivent se faire de concert avec les soins aux patients.</p>
<p>«L'avenir en soins de santé, c'est d'éviter à tout prix l'hôpital», affirme Philippe Voyer (photo), professeur titulaire en sciences infirmières à l'Université Laval.</p>
Une bonne formation pour mieux évaluer
Pour la majorité de la population, la vieillesse ne s'accompagnera pas de problèmes de santé graves. Mais pour ceux qui deviendront des visiteurs récurrents des établissements de santé, l'intervention du personnel soignant jouera un rôle-clé dans l'amélioration de leurs conditions de santé et de vie.
Puisque la maladie se manifeste souvent, chez les aînés, par des symptômes psychologiques, les infirmières doivent adapter leur approche pour à la fois rassurer le patient, et intervenir efficacement. L'hospitalisation des personnes âgées peut les perturber grandement, à tel point qu'elles peuvent développer un delirium. «Il y a des personnes âgées qui, lorsqu'elles sont trop stimulées, vont développer un délirium; elles vont être désorientées. Ce sera important de les réorienter, de leur dire où elles sont», explique Manon Turcotte, infirmière spécialisée en soins aux personnes âgées, travaillant à l'Hôpital Saint-Sacrement.
Le délirium est un état passager, qui se manifeste notamment lors d'une hospitalisation, d'une chirurgie sévère ou d'une infection. L'état s'améliore généralement au bout de deux semaines. Cet état se distingue de la démence, qui est un déclin progressif des facultés cérébrales.
Importante distinction
La distinction est particulièrement importante. Un épisode de délirium peut être interprété par les proches comme de la démence ou une maladie d'Alzheimer. L'infirmière, en partenariat avec les autres intervenants, doit alors évaluer le patient, rassurer et éduquer les proches. Elle adaptera son traitement. «Quand j'interviens auprès d'une personne atteinte de démence, je laisse tomber l'orientation. La personne atteinte de démence, il faut aller dans sa réalité, régler le problème et retourner dans notre réalité», indique Manon Turcotte. Par exemple, si un patient croit qu'il est en retard au travail, avant de lui rappeler qu'il se trouve à l'hôpital, on le rassure en lui indiquant qu'il ne travaille pas aujourd'hui.
Selon Mme Turcotte, 80 % des problèmes des personnes âgées sont liés à l'approche qui, bien qu'elle soit de bonne foi, n'est pas suffisamment adaptée par manque de connaissances. Pour cette dernière, et pour Sylvie Rey, infirmière spécialisée en gériatrie, oeuvrant au centre d'hébergement de Pont-Rouge, la formation continue joue un rôle crucial. Si les infirmières consultées ne sont pas forcément pour le baccalauréat obligatoire, proposant la possibilité d'un DEC-BAC, elles soutiennent que le baccalauréat permet à la fois une plus grande spécialisation et une plus grande capacité d'adaptation. Surtout avec un métier en constante transformation.
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À l'hôpital ou à domicile
«L'avenir en soins de santé, c'est d'éviter à tout prix l'hôpital», affirme Philippe Voyer (photo), professeur titulaire en sciences infirmières à l'Université Laval. «Plus ça va, plus les cas institutionnalisés deviendront lourds, et même très lourds», prédit Manon Turcotte, infirmière spécialisée en gériatrie. Pour cette dernière, la tendance actuelle qui est de garder les aînés à domicile constituera un très gros défi dans les années à venir. Les infirmières ont une tâche double à domicile, qui est de s'occuper à la fois du patient et du proche aidant. Elle aura également un rôle d'éducation auprès de ce dernier.
Sylvie Rey, infirmière spécialisée en gériatrie, est ambivalente relativement à cette tendance. Elle rappelle que pour les aînés, il est rassurant de rester à la maison, d'être dans ses affaires. Le soin à domicile est particulièrement utile pour conserver une santé psychologique. Par contre, le CHSLD permet à la fois une plus grande sécurité pour les personnes âgées (permettant notamment d'éviter les fugues et les chutes) et un meilleur suivi médical. Quitter le domicile peut également permettre de préserver la santé et la qualité de vie du proche aidant en le déchargeant de plusieurs de ses responsabilités.