«J'ai un attachement pour le Québec parce qu'il est enraciné d'une certaine façon en moi» - Thomas Fersen

Les relations musicales France-Québec: entretenir la flamme

Les grands espaces, l'accueil chaleureux, la personnalité - et l'accent! - des Québécois. L'attrait des Français pour leurs cousins de l'Amérique du Nord est bien connu et ne se limite pas aux touristes. Les artistes de l'Hexagone sont nombreux à nourrir un attachement fort pour le public d'ici. Mais dans l'industrie du spectacle, l'amour se traduit aussi en vente d'albums et de billets. Et quand les bonnes intentions se heurtent à des résultats décevants, certaines remises en question s'imposent. Traverser un océan pour partager sa musique, ça vaut toujours la peine? Thomas Fersen, Cali, Francis Cabrel et Nana Mouskouri se prononcent.
Depuis sa première visite en sol québécois il y a 20 ans, Thomas Fersen s'est fait un point d'honneur de revenir presque chaque année. Il en parle comme d'un coup de foudre, un vrai.
«C'est difficile à analyser comme le sont toutes les histoires de coeur, note-t-il. C'est comme ça, voilà tout! [...] J'ai un attachement pour le Québec parce qu'il est enraciné d'une certaine façon en moi.»
Dans les dernières années, les visites du Français ont été plus rares. L'auteur-compositeur-interprète attendu au Grand Théâtre le 1er mars évoque la fameuse «crise du disque», mais aussi les efforts qu'il faut déployer pour organiser des tournées outre-mer, surtout si, comme lui, on exporte le même spectacle qui a tourné en France. Ils seront sept sur scène pour recréer l'univers rock-rétro ludique de l'album Thomas Fersen & The Ginger Accident, paru l'automne dernier. On est loin du concert en duo (et au ukulélé) qu'il avait offert sur la même scène en 2007.
«Ce n'est pas toujours simple, opine-t-il. Il faut consacrer du temps à ça et plusieurs artistes ne le font pas. Moi, j'ai une relation presque amoureuse avec le Québec. C'est pour ça que j'ai entretenu, justement, cette relation. Mais, en même temps, ça devient de plus en plus difficile, je ne le cache pas. On vend moins de disques, il y a moins de monde aux spectacles. Du coup, on se retrouve en équilibre précaire. Ça coûte cher de nous faire venir. Pendant toutes ces années, on a fait des efforts. On venait parce qu'on avait envie de venir.»
Cette «envie» est encore bien vive. Thomas Fersen dit retourner au Québec «par plaisir et dans la joie». Mais devant la «baisse progressive» qu'il a observée dans ses salles, il s'interroge sur les conditions qui encadreront ses visites futures. «Si les choses continuent ainsi, je pourrais venir seul ou accompagné d'un musicien, mais je ne pourrai plus proposer le même spectacle qu'en France, malheureusement. Mais ceci dit, je ne cache pas qu'en France, c'est aussi plus dur qu'avant. Il y a encore du monde aux spectacles, mais moins. On ressent vraiment les effets de la crise», observe-t-il avant de lancer un bien senti : «Heureusement qu'il y a les festivals!»
<p>«Avec des tarifs qui demeurent corrects, ça permet d'accueillir des artistes qui ne viendraient peut-être pas autrement» - Cali, au sujet de l'importance des festivals</p>
«Un prétexte»
Autre amoureux du Québec, Cali croit également que les festivals offrent un passeport de choix pour faire voyager la chanson. «Avec des tarifs qui demeurent corrects, ça permet d'accueillir des artistes qui ne viendraient peut-être pas autrement», estime le chanteur, ajoutant que «les ventes de billets, c'est un problème mondial. C'est un peu difficile partout».
Cali, Bruno Caliciuri de son vrai nom, ne sait pas combien de fois il est venu au Québec. Entre les voyages en famille, les nombreux concerts et le tournage d'un film, il a arrêté de compter. Souvent invité aux FrancoFolies de Montréal, il a aussi fait quelques vagues au Festival d'été en arborant fièrement le carré rouge des étudiants pendant la soirée d'ouverture en 2012. Et rappelons que sa chanson 1000 coeurs debout est restée dans la tête de bien des Québécois lorsqu'elle a été choisie comme thème de Star Académie en 2009. Des occasions que Cali a saisies comme autant de privilèges.
«Pour moi, aller au Québec, c'est découvrir le monde, lance-t-il. La musique m'a d'abord permis de sortir de mon petit village à côté de Perpignan pour voir la France, puis la Suisse et la Belgique. Et un jour, on m'a dit : "Tu vas au Québec." Dans l'avion, j'étais tellement heureux de me dire que grâce à quelques notes de musique et quelques mots, je pouvais aller découvrir des gens et un autre pays.»
Ces découvertes, Cali tient à les renouveler. Il souligne le plaisir que lui procure le temps qu'il passe ici et la joie qu'il sent chez les Québécois, il évoque la «ligne magique» qui relie Montréal, Sherbrooke et Québec. Et pas question d'y renoncer. Il salue son ami Simon Fauteux de la boîte montréalaise Six Média Marketing, qui lui facilite la tâche en travaillant pour lui offrir de la visibilité. «Je ne suis pas très connu au Québec, mais il arrive chaque fois à me hisser dans des émissions dignes des grands chanteurs québécois», se réjouit le musicien, qui trouve tout naturel de réduire la taille d'un concert pour le mettre dans ses valises.
«Quand on a une grosse tournée en France avec des Zénith, des camions et beaucoup de matériel, évidemment qu'on ne peut pas faire ça au Québec, indique-t-il. Ça change un spectacle et ça me plaît. Le héros d'un spectacle, ce n'est pas le chanteur. Ce sont les chansons.»
<p>Nana Mouskouri </p>
De l'humilité et du travail
Il y a quelques mois, l'annonce de la venue de Francis Cabrel au Palais Montcalm a soulevé l'enthousiasme : tous les billets pour les représentations des 11 et 12 mars se sont envolés dans le temps de le dire. De quoi rassurer la vedette, qui n'a pas acquis de certitudes malgré trois décennies d'échanges avec le Québec.
«Je me montre assez peu et j'ai quand même l'impression qu'on peut m'oublier dans les intervalles. Je suis plutôt d'un naturel inquiet», laisse entendre le chanteur, qui a toujours pris ses précautions dans la planification de ses tournées de notre côté du monde. «Je suis venu tout seul avec ma guitare il y a une trentaine d'années dans une petite salle, raconte-t-il. L'année d'après, la salle était plus grande, mais j'étais toujours seul. À la troisième ou quatrième apparition chez vous, j'avais quelques musiciens avec moi. Il y a une façon d'aborder un nouveau public avec une certaine humilité. Ne sachant pas ce qui va nous arriver, mieux vaut toujours prévoir la prudence.»
Amener la musique plus loin
Le retour sur les planches de Nana Mouskouri a aussi été accueilli chaleureusement par le public de la capitale. Cette semaine, il ne restait que quelques places libres pour entendre une nouvelle fois à Québec la diva, qui célébrera en octobre ses 80 ans.
De ses propres dires, la célèbre chanteuse ne se voit plus «faire compétition sur le marché» du spectacle. «Je suis arrivée à un âge où il y a deux générations devant moi. Ce sont ces nouvelles générations qui vont amener la musique plus loin. Moi, j'ai fait ce que je pouvais dans ma jeunesse», évalue la vedette d'origine grecque, qui a offert ses premiers concerts en sol canadien il y a 50 ans. Avec le recul, elle estime que les Européens ont désormais davantage d'obstacles à abattre quand vient le temps d'exporter leurs chansons. Elle montre d'abord du doigt la grande quantité d'artistes et de plateformes : «On n'arrive pas toujours à donner l'opportunité à ceux qui peuvent avoir de l'avenir, indique-t-elle. Souvent, ils se noient dans le tas. Il y a beaucoup de bonnes choses, aujourd'hui. Il y a beaucoup de belles voix. Mais je pense qu'ils ont moins d'opportunités que nous, à l'époque. C'était un monde qui s'ouvrait. Maintenant, ça fait plusieurs années qu'il est ouvert complètement.»
Citant des artistes comme Isabelle Boulay, Garou, Céline Dion ou Roch Voisine, Nana Mouskouri ajoute que la vitalité de la scène musicale d'ici laisse peu de place aux étrangers. «La difficulté, c'est de se distinguer, tranche-t-elle. Vous savez, rien n'est facile dans la vie et tout le monde a ses possibilités. Mais il faut beaucoup travailler. Je peux dire que nous, les plus vieux, on a beaucoup travaillé! Rien ne vient tout seul. Il faut avoir la foi, il faut insister. Et moi, je crois beaucoup à la sincérité dans ce qu'on fait.»
<p>Séduit par la qualité de ses textes, Paul Dupont-Hébert est allé chercher Francis Cabrel en France au début des années 80. Leur relation professionnelle est devenue amicale et se poursuit depuis trois décennies. </p>
Loin des yeux, loin du coeur
Deux grosses pointures de la chanson française ont reçu un accueil inverse du public de la capitale dans les derniers mois : alors que les concerts de Francis Cabrel attendus les 11 et 12 mars ont affiché complet en quelques minutes, celui de Carla Bruni prévu le 21 avril a été annulé parce qu'il n'a pas fait courir les foules à la billetterie. Producteur québécois des deux tournées, Paul Dupont-Hébert nous amène en coulisses.
D'abord, le patron de Tandem précise que la demande d'alléger l'horaire de Carla Bruni en tournant le dos à Québec et à Gatineau est venue de l'équipe de la chanteuse. Il réfute les informations selon lesquelles seulement une centaine de billets avaient trouvé preneurs au Casino du Lac-Leamy. Pour ce spectacle et celui du Grand Théâtre, il évoque «plusieurs centaines de billets dans chaque salle».
«Ces questions d'horaires d'artistes qui veulent venir moins longtemps en Amérique sont parfois proportionnelles à la vente de billets, reconnaît M. Dupont-Hébert. Elle a pris la décision de ne plus faire les dates pour des raisons qui lui appartiennent, et on s'est entendu. Ça m'arrangeait aussi parce qu'il n'y avait pas la dimension de la réponse qu'on aurait souhaitée. Mais elle viendrait au Festival d'été, et je suis sûr que ce serait un triomphe au Pigeonnier.»
L'ex-première dame de France s'est-elle tenue loin du Québec pendant trop longtemps? Ceux qui ont craqué pour le succès Quelqu'un m'a dit en 2002 ont-ils eu le temps de l'oublier? Paul Dupont-Hébert répond en citant l'exemple de son ami Francis Cabrel, qu'il a été le premier à présenter au Québec au début des années 80.
«Il a une grande qualité, mis à part sa gentillesse, et c'est sa disponibilité. La force qu'il a développée, c'est de s'être placé près du coeur des Québécois. Il vient participer à une émission de télé de temps en temps, il donne de ses nouvelles. On parle de lui chaque année. L'artiste qui ne fait pas ça, il disparaît. Les gens pensent qu'il ne sort plus de disques, même s'il en sort un par année. Ça donne un décalage chronologique sur sa discographie», explique le producteur, qui garde en particulier le souvenir d'une visite de Claude Nougaro. «Les gens ici le connaissaient pour Tu verras, alors qu'il avait fait 10 albums après ça, note-t-il. Ç'a été la même chose pour Johnny Hallyday. Le public perd le fil avec tous ceux qui n'ont pas ce souci de présence régulière.»
Paul Dupont-Hébert ne s'inquiète pas outre mesure pour les ventes de billets de spectacle. Selon lui, le public répond encore présent sauf le dimanche soir, alors que les gros canons télévisuels offrent une concurrence difficile à combattre. Mais les voix francophones d'ici et d'ailleurs ont selon lui un défi à relever.
«Je crains une baisse générale chez les artistes qui chantent en français, qu'ils soient européens ou québécois, avance-t-il. Il y en a toujours de nouveaux. Le Belge Stromae, par exemple, c'est une bombe de la francophonie qui débarque. L'internationalisation de la chanson en anglais et de tous les systèmes de marketing font qu'on devient une minorité en chanson française. Il existe autant d'artistes, mais on les voit peut-être moins, ils voyagent moins.»
Opération Frimas
Soucieux de voir davantage d'artistes de l'Hexagone rayonner au Québec, l'Institut Français et le Consulat général de France ont lancé fin janvier le projet Frimas, qui facilitera cette année la venue de créateurs chez nous. Des oeuvres musicales, en arts numériques, en littérature et en théâtre obtiendront ainsi un coup de pouce pour traverser l'Atlantique. Dans la métropole, l'auteur-compositeur-interprète Arthur H a déjà bénéficié du programme pour sa résidence au Centre Phi, Thomas Fersen fera de même pour son passage au Festival Montréal en lumière (et par la bande, son concert au Grand Théâtre). Le spectacle Hakanaï, présenté au Mois Multi il y a deux semaines, a également eu ce projet pour tremplin. La capitale continuera de recevoir des flocons de Frimas toute l'année : des partenariats ont notamment été conclus avec le Festival d'été, la Manif d'art, le Musée des beaux-arts du Québec, le Carrefour international de théâtre et le Printemps des poètes.
Vous voulez y aller?
Qui : Thomas Fersen
Quand : 1er mars à 20h
Où : Grand Théâtre
Billets : de 50 $ à 52 $
Info : 418 643-8131
Vous voulez y aller?
Qui : Nana Mouskouri
Quand : 4 avril à 20h
Où : Grand Théâtre
Billets : de 75,25 $ à 97,25 $
Info : 418 643-8131