Les Olympiques de la langue de bois

En France, plusieurs médias ont compilé les dernières nouveautés en matière de langue de bois.
Un pur délice.
Ainsi les documents officiels n'évoquent plus toujours «l'avenir» des jeunes. Ils se préoccupent plutôt de «leur devenir citoyen».
De même, l'école ne donne pas une éducation semblable à tous les élèves. Elle «bâtit du commun».
Qu'on se le dise. Le politicien moderne ne promettra pas de «lancer des projets», sous peine de passer pour un dinosaure échappé du Parc jurassique. Il s'engagera à «produire des possibles». Ça fait plus sérieux.
En matière de jargon, il n'y a pas de petit combat. Le ministère des Droits des femmes voulait même remplacer l'expression «égalité hommes-femmes» par «égalité femmes-hommes». Explication officielle: «Il n'y a pas de raison pour que les femmes soient en deuxième position»! 
Au passage, vous prendrez note qu'une femme n'est plus «enceinte». Elle se trouve «dans un état de grossesse médicalement constaté».
Et plutôt que de reconnaître, tout bêtement, que les couples homosexuels ne peuvent pas procréer, cinq sénateurs ont décrété qu'ils sont confrontés à «une infertilité sociale».
On se croirait revenu à la glorieuse époque au cours de laquelle un humoriste décrivait les obèses comme des personnes «confrontées à un défi horizontal».
Je vous le concède, la France place la barre très haute, en matière de langue de bois. Mais ne désespérez pas, cher lecteur, euh, je veux dire, «chère-clientèle-cible-maîtrisant-des-compétences-suffisantes-en-littératie», pour reprendre le langage fleuri de notre Conseil supérieur de l'éducation.
Car le Québec n'est pas en reste. Ailleurs, ils «réfléchissent». Chez nous, on «mobilise ses savoirs».
Quand on y pense, c'est fou la quantité de problèmes qui disparaissent instantanément, grâce à la touche magique de la langue de bois. Par exemple, on ne ferme plus des écoles ou des bibliothèques. Désormais, «on transfère des clientèles». Nuance.
De la même manière, Postes Canada n'abandonne pas la livraison du courrier à domicile dans les grandes villes. Détrompez-vous. La société amorce «la transition à des boîtes postales communautaires».
Ça tient du miracle. Les écoles ne sont plus situées dans des quartiers pauvres. Elles se trouvent quelque part sur «l'indice de défavorisation». Les élèves ne sont plus «handicapés». Ils «présentent des besoins particuliers».
Et grâce à la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST), les travailleurs ne sont plus invalides; ils sont «chronicisés».
Quelques précautions s'imposent tout de même. Ainsi il apparaît inutile d'insister sur la pollution engendrée par l'agriculture. Imitez plutôt le ministère de l'Agriculture, qui la classe comme une «externalité négative»!
Une mention d'honneur à l'ancienne ministre Marguerite Blais, qui voulait en finir avec l'expression «65 ans et plus», jugée déprimante pour les personnes âgées. Au point où Madame a brièvement tenté de populariser l'expression «65 ans et mieux».
Cramponnez-vous au pinceau, elle voulait enlever l'échelle!
Les Olympiques de la langue de bois, c'est une lutte à finir.
En France, les routes et les courbes dangereuses sont décrites comme des endroits «accidentogènes».
Au Québec, le ministère des Transports recense des «sites à potentiel d'amélioration».
En France, une mairesse décrivait les parents comme «des acteurs impliqués dans la conception».
Au Québec, l'administration évoque plutôt des gens «qui vivent une situation de parentalité».
Dans ces conditions, faut-il absolument déclarer un vainqueur?
Pour l'instant, dans ce duel de titans, le Québec arrache une spectaculaire deuxième place. Et la France se classe avant-dernière. À moins que ça ne soit l'inverse?
Je vous laisse déterminer ce qui convient le mieux à notre orgueil national, qu'il ne faut pas confondre avec le «Nous inclusif», le «Nous exclusif» et le «vivre-ensemble». Sans oublier l'hypoténuse d'un triangle rectangle, qui équivaut au carré de la somme des... oh, et puis zut! j'ai soudain un fichu mal de tête.
Pourquoi ne pas décréter un match nul?