Anne Plamondon a apprivoisé son histoire pour nous la transmettre. Le sujet est délicat, difficile, mais le traitement est poignant et sans compromis, sans sublimation de la réalité.

 Les mêmes yeux que toi : de la tête aux pieds, chavirer

On a tous une histoire à raconter. Celle d'Anne Plamondon est faite d'un esprit qui chavire - celui de son père schizophrène - et de son corps à elle, qui prend le relais pour dire ce que les mots ne parviennent pas à exprimer.
D'une agilité désarmante, la danseuse nous emporte, avec son solo Les mêmes yeux que toi, dans les non-dits, les silences lourds de sens et les émotions tumultueuses. Tendresse, effarement, inquiétude, désoeuvrement, espoir, mélancolie, acceptation... et bien d'autres états sensibles encore traversent les mouvements et le visage, remarquablement émotif, de la chorégraphe et interprète.
Sa voix hors champ nous raconte d'abord son père, jamais normal, jamais apaisé, qui argumentait avec la télé et chassait des mouches imaginaires. Jusqu'à ce que la réalité et la fiction fusionnent complètement, par une journée de neige, alors qu'il attendait dans son taxi devant le Parlement. Puis Anne Plamondon poursuit son récit sur scène, assise dans un siège de voiture, enfilant la chemise paternelle alors qu'elle porte, déjà, des pantalons bruns masculins et des bas de coton. Des tics corporels s'additionnent peu à peu à ses mots. Le corps se dénoue, pour mieux se torde et se disloquer, toujours hésitant entre le port impeccable de la danseuse de ballet et la démarche pataude et rampante d'un être qui se débat avec lui-même. À la fois fille inquiète et père prisonnier, l'interprète incarne un personnage double, la puissance incarnation d'un lien émotif fort, mais entravé par la maladie, le regard des autres, les peurs, les perceptions. 
D'autres segments narratifs ponctuent la chorégraphie. Mais rien de lourd, de trop empesé, que des phrases d'une poétique et poignante simplicité. On mettrait seulement un bémol sur l'image vidéo qui nous montre les yeux de l'interprète pendant quelques minutes. On n'en a nul besoin, tant ses vrais yeux percent l'espace tout au long de sa performance.
Anne Plamondon signe cette première oeuvre solo avec la créatrice Marie Brassard, dont on reconnaît la touche : cette manière de segmenter l'espace avec la lumière, de simuler l'enfermement dans de brumeux éclairages qui sublime le corps perdu qu'on avait pu voir dans L'invisible, en 2011 au Mois Multi.
La danseuse s'approprie toutefois totalement ce langage, le met à sa main avec des mouvements d'une grâce (en bas, rappelons-le), d'une force et par moments d'une tristesse infinie. Tout son corps se cambre sous l'assaut de la maladie, parfois les pensées ressassées semblent rebondir en elle, étourdissantes, harassantes, avant de se transformer en une impulsion qui déclenchera une furieuse cascade de pirouettes.
Le sujet est délicat, difficile, mais le traitement est poignant et sans compromis, sans sublimation de la réalité. Anne Plamondon a apprivoisé son histoire pour nous la transmettre, si bien qu'on en porte un bout avec soi en se dirigeant vers la sortie.
Le spectacle est à nouveau présenté ce soir et demain à la salle Multi du complexe Méduse.