Les îles de Jean-Paul Riopelle

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
Sillonner l'Isle-aux-Grues sur les traces de Riopelle a quelque chose du pélerinage artistique. Accéder à son ancien atelier de l'Île-aux Oies, activé par les récits de sa dernière compagne, c'est toucher un peu au sacré. Le Soleil vous emmène une journée sur les îles du grand «Jean-Paul».
<p>L'Isle-aux-Grues est la principale île de l'archipel du même nom et la seule habitée en permanence. L'Isle-aux-Oies, presque aussi grande, est reliée à la précédente par des battures. Elle appartient à un club de chasse privé et n'est pas accessible au public.</p>
Dérangé par les nombreux curieux qui se présentaient à son atelier de l'Île-aux-Oies pendant la saison de la chasse, Jean-Paul Riopelle décide un jour d'y mettre une porte. Mais il fait de cette barrière une oeuvre d'art, en peignant à l'acrylique et à l'aérosol une grande oie sauvage avec un bec rouge.
«Il ne fermait pas bêtement sa porte, il offrait aux gens quelque chose à regarder, donc ils ne repartaient pas fâchés», raconte Huguette Vachon, qui a partagé les 15 dernières années de la vie du peintre. Onze ans après le décès de Riopelle, la porte n'y est plus. On entre dans l'atelier par les récits et les archives de sa compagne.
La maison isolée qu'a occupée épisodiquement le couple à l'Île-aux-Oies appartenait et appartient encore à un club de chasse privé. Comme Riopelle en était l'un des membres les plus anciens, il avait obtenu le droit de l'habiter, et en échange, déboursait le coût des travaux et de l'entretien.
Il n'y a presque plus de traces de l'artiste dans la petite habitation blanche au toit rouge. Que des souvenirs, qui remontent à gros bouillons dans la mémoire d'Huguette Vachon, et des fantômes sur le plancher. On reconnaît les silhouettes des oies et les morceaux de tracteur de l'Hommage à Rosa Luxemburg dans ce clin d'oeil posthume. «Au moins, ils ont pris les vrais objets», commente Mme Vachon en retrouvant la trace de son propre pied dans le dessin fait à l'aérosol.
La pièce est modeste, mais la vue sur les battures est saisissante et les fenêtres inondent l'espace de lumière douce. Il faut imaginer la table de travail, les deux lampes à gaz (pour faire sécher les toiles), les tubes, les bonbonnes, les toiles et les oiseaux morts, qui s'empilaient dans un coin.
«C'était humide, et assez froid», se souvient Mme Vachon. «L'odeur des oiseaux pourris avec l'aérosol, je l'ai encore dans le nez. J'ai commencé à faire de l'asthme lorsque j'ai commencé à habiter avec Jean-Paul et à l'assister en atelier. Lorsqu'on ouvrait les fenêtres, il y avait toujours un grand vent du Nordet, alors tout à coup, s'il faisait un jet d'aérosol et que le vent soufflait, il disait : "Christ, ferme la fenêtre!"» imite-t-elle avec une voix grave et tendre. «Alors là, il n'était pas question de parler d'asthme, on parlait de peinture.»
Le poêle à bois brûlait lui aussi au maximum, pour réchauffer les amoureux qui s'entêtaient à rester jusqu'en hiver dans la maison fouettée par le vent du fleuve. «En 1990, on était restés jusqu'au 24 décembre, jusqu'à tant que les tuyaux gèlent, et on avait été malades comme des chiens», raconte Mme Vachon, qui chérit toutefois la conclusion de l'aventure, un réveillon en tête-à-tête à Montmagny.
<p>L'atelier de la maison de l'Île-aux-Oies, où des objets de L'Hommage à Rosa Luxemburg ont été reproduits au sol.</p>
Testament artistique
C'est dans cet atelier que Riopelle a commencé Hommage à Rosa Luxemburg, la magistrale fresque de 40 mètres maintenant exposée dans une des salles du Musée national des beaux-arts du Québec. «Jean-Paul avait l'idée d'un testament, d'une suite», indique Mme Vachon. À l'annonce du décès de Joan Mitchell, la peintre américaine qui fut sa compagne pendant 25 ans, et avec qui le couple Riopelle-Vachon avait continué d'entretenir des liens, Huguette Vachon décide d'acheter de la toile, «au cas où».
«Quand il a connu Joan Mitchell, pour la séduire, plutôt que de lui offrir des fleurs, il lui a offert un rouleau de toile de Lefevre-Fouanet, la meilleure à l'époque. Alors c'était un peu pour lui rappeler ça, et refaire le même geste», explique la dame. Sitôt revenu à l'atelier, Riopelle se met à l'ouvrage, mû par l'urgence. Le premier rouleau fini, inquiet, il se rend chez l'encadreur, à Montmagny, pour dérouler sa toile dans un endroit neutre et juger de son impact. Ça marchait... et il a racheté deux rouleaux de toile.
«C'était un peu le portrait de sa propre mort qui s'en venait. Son ami Sam Francis était aussi en train de mourir d'un cancer du poumon. Il était dans une ambiance de finalité, il sentait aussi sa grande fatigue qui s'installait. Jean-Paul avait peut-être juste 78 ans, mais il avait du millage, il avait eu une vie intense, peu de sommeil, beaucoup de travail», conclut Mme Vachon.
<p>Le Manoir MacPherson, un domaine patrimonial où Riopelle a vécu de 1995 jusqu'à son décès en 2002.</p>
Le seigneur de L'Isle-aux-Grues
Au bout de l'unique route qui traverse L'Isle-aux-Grues, on arrive au manoir MacPherson Lemoine, où l'artiste Jean-Paul Riopelle a passé les dernières années de sa vie. L'été, on y reçoit beaucoup et les rires fusent longtemps après le coucher du soleil. L'hiver, la maison sommeille, pendant que la maîtresse des lieux est à L'Estérel, dans les Laurentides.
Riopelle a fréquenté le grand domaine patrimonial alors qu'il était un gîte, avant de l'acquérir en 1995 et d'y emménager avec sa compagne, Huguette Vachon. Le manoir était connu des chasseurs, et des artistes. Pierre Gauvreau y a d'ailleurs tourné un film en 1967.
Teddy, un grand caniche royal noir et enjoué nous accueille avec enthousiasme. Les petites-filles d'Huguette Vachon sont en visite, ça grouille, ça crie et c'est plein de vie.
Dans la cuisine, il y a le tabouret d'atelier de Riopelle tacheté de peinture et «patiné par les fesses de Jean-Paul», note Mme Vachon. «C'était son coin préféré, à cause des couchers de soleil. Là où il a médité et passé de longs moments, là où il aimait recevoir.»
Partout, des oeuvres, des souvenirs. Trois photographies de Riopelle faisant l'indien sont suspendues dans l'entrée. Le village québécois de Jean-Paul Lemieux et un superbe portrait de Riopelle, arborant une plume rouge sur le front, signé Marc Séguin, trônent dans la salle à manger. Parmi les toiles, les meubles antiques et les trouvailles faites dans l'entretoit de la demeure, des piles d'ouvrages s'accumulent. Au-dessus du lit blanc veille une chouette tracée à grands traits vifs. Et dehors, près du fleuve, une tête de Cormoran signée Pierre Bourgault guette l'arrivée des oies blanches.
«Jean-Paul n'a rien créé ici, sauf l'album Le cirque, avec Gilles Vigneault, souligne Huguette Vachon. Ils s'étaient installés dans le four à pain [une maisonnette à quelques mètres du manoir], travaillaient jusqu'à dix heures du soir puis venaient manger et boire du vin jusqu'aux petites heures du matin.»
Le signataire du Refus global, qui a partagé sa vie entre le faste de Paris et les grands espaces du Québec, s'est éteint en 2002, à 78 ans. Mais en visitant ses îles, on comprend un peu mieux ses oiseaux qui s'enlacent et s'écartèlent, et les vents grisants qui balaient ses dernières toiles.
Activité spéciale
Le 8 septembre, le Club des collectionneurs en arts visuels de Québec organise une visite à L'Isle-aux-Grues et à l'Île-aux-Oies, où sera reconstitué l'atelier de Riopelle. Huguette Vachon, la dernière conjointe de l'artiste, et Françoise Sullivan, amie, artiste et signataire du Refus global, y seront pour parler de Riopelle et de sa manière de travailler. Les places sont limitées, il faut réserver au 418 692-4305. Les fonds amassés iront à la Fondation Riopelle-Vachon, qui aide notamment les jeunes de L'Isle-aux-Grues à poursuivre des études postsecondaires. Info : www.clubdescollectionneursenartsvisuelsdequebec.com