Les entraîneurs Otis et Howard Grant sont différents mais inséparables. «Avec Howard, il n'y a pas beaucoup de zones grises. Pour lui, c'est blanc ou c'est noir. Moi, je suis celui qui tempère, qui se promène au milieu», indique Otis, ancien champion du monde WBO des 160 livres.

Les frères Grant, le yin et le yang de la boxe

Otis et Howard Grant baignent dans la boxe depuis près de 40 ans. Presque aussi longtemps qu'ils habitent au Québec. Trois de leurs protégés se produiront dans le ring du Centre Vidéotron, vendredi prochain. Le plus connu est bien sûr Lucian Bute, dont ils ont relancé la carrière après son flop contre Jean Pascal. Voici deux frères aussi opposés qu'inséparables.
«Quand la situation commande d'être dur, de faire mal, c'est Howard. Quand c'est plus une question de finesse, c'est Otis», révèle Bute. Assis sur le divan de cuir noir du bureau, l'ancien roi des super-moyens de l'IBF explique comment la complémentarité des frères Grant lui permet d'aspirer à un 14e combat de championnat du monde en carrière. Mais il doit d'abord vaincre Eleider Alvarez, le 24 février, à Québec.
C'est ce qui pousse Bute à se présenter chaque jour depuis deux ans, comme ce vendredi-là, au repaire des frères Grant. Caché au deuxième étage d'une grosse salle d'entraînement commerciale de l'ouest de l'île de Montréal, l'endroit surprend par sa chaleur. Ambiance détendue, blagues en deux langues, pizza sur la table, tout cela tranche sur la parade de muscles et les jus pressés croisés en bas.
«Pour faire ce qu'on fait, tu dois avoir des habiletés pour les relations interpersonnelles. Et mon frère... il n'en a pas trop», ricane Otis en milieu d'entrevue, profitant d'une absence momentanée de son aîné et associé.
«Avec Howard, il n'y a pas beaucoup de zones grises. Pour lui, c'est blanc ou c'est noir. Moi, je suis celui qui tempère, qui se promène au milieu», indique cet ancien champion du monde WBO des 160 livres.
De retour dans le petit local attenant à la pièce principale où trône le ring, non seulement Howard est d'accord, mais il en ajoute. «Oui, je suis dur envers mes gars. Mais en fin de compte, si mes boxeurs ne produisent pas, ça se répercute sur mon frère et moi. C'est notre nom qui est là, sur la porte! Et le nom de mes parents et de mes grands-parents. Alors je dois être dur!»
Les frangins se remémorent un épisode où le boxeur d'origine camerounaise Paul Mongo s'était plaint de Howard pour racisme auprès du promoteur Yvon Michel. Otis raconte : «Yvon m'avait fait venir à son bureau et était très préoccupé par cette situation. J'ai expliqué à Yvon que quand les gars s'entraînent chez nous, Howard traite les Français de fucking Français, les Italiens de fucking Italiens, les Irlandais de fucking Irlandais et les Africains... de fucking Africains! Son racisme est distribué de façon très égale entre tous ses boxeurs!» s'esclaffe-t-il.
Élevés sur la ferme
Nés dans un petit village de la Jamaïque appelé Cedar Valley, les frères Grant ont été élevés sur la ferme des grands-parents maternels, les Lee - d'ailleurs toujours vivants -, pendant que leurs parents s'installaient à Montréal. Sont venus les rejoindre à 9 et 11 ans, en 1977. Howard a un an et demi de plus.
«Quand on se battait, mon père nous punissait à coups de ceinture. Alors on ne se mettait pas trop souvent dans le trouble», dit Howard, aujourd'hui 50 ans, rappelant un dicton populaire en Jamaïque qui dit qu'«à trop ménager le bâton, on gâte l'enfant». C'est comme ça qu'il élève ses boxeurs, avec la méthode forte.
Howard (16-2-1, 9 K.-O.) a mis fin à sa carrière de boxeur en 1995, sur trois os du sternum fêlés à l'entraînement. Après sa ceinture mondiale de 1997, Otis (38-3-1, 17 K.-O.) a affronté Roy Jones fils en 1998, puis est revenu entre les câbles de 2003 à 2006.
Ils font équipe depuis toujours, s'entendent sur pas mal tous les sujets. Dont le fait que le job le plus facile dans le domaine de la boxe est celui de... boxeur! «Maintenant que je coache et qu'on donne aussi dans la promotion [avec l'entreprise Rixa], certaines semaines, je ne dors pas!» s'exclame Howard. «Ce qu'Yvon Michel doit traverser à chaque gala, oublie ça! C'est pour ça qu'il a les cheveux tout blancs...» 
Ils en ont contre les jérémiades de boxeurs qui se croient champions du monde avant même d'avoir commencé à s'entraîner sérieusement. «Certains sont plus préoccupés par leur profil sur les médias sociaux que par le temps passé à travailler dans le gym. Mais dans le ring, ce n'est pas plus facile qu'avant et si tu n'es pas prêt, ça va paraître», résume Otis.
Ils constatent que pour réussir dans la boxe, «faut savoir ce que c'est que de souffrir». L'une des raisons du succès des pugilistes provenant de l'ancien bloc communiste, croient-ils, comme les Québécois d'adoption Bute (Roumanie) et Artur Beterbiev (Tchétchénie).
Libres et ensemble
Chose sûre, les frères Grant ne changeraient de boulot pour rien au monde. Gagner la 6/49 ne l'empêcherait pas de rentrer au travail le lundi suivant, assure Howard. Otis a oeuvré plusieurs années comme prof dans les écoles secondaires, mais n'y est jamais retourné.
Ils sont bien, autour d'un ring. Ils sont libres. Ils sont ensemble. Et rien ni personne ne viendra les séparer, même si certains ont essayé. «Ce qui fait que ça fonctionne, c'est notre communication», avance Howard. «On parle, chacun dit ce qu'il a à dire. Avec les boxeurs, on ouvre les livres sur la table, comme ces livres ici», illustre-t-il, en désignant les imprimés sous la vitre de la table basse, dont un KO Magazine de mars 1983 et le grand livre sur Muhammad Ali, Greatest of All Time.
«On a eu des boxeurs qui ont tenté de s'immiscer entre mon frère et moi», conclut Otis. «Howard leur avait refusé quelque chose et ils venaient me voir après pour s'essayer. Je réponds toujours : ''Si tu travailles avec moi, tu travailles avec Howard et vice-versa.'' On vient en paquet de deux», termine celui qui, officiellement à titre d'adjoint de son frère, dirigera Bute, Francis Lafrenière et Dario Bredicean au gala de Québec.
Une solution juste à côté
Les frères Grant ont relancé la carrière de Lucian Bute.
Pendant 11 ans avec l'entraîneur Stéphan Larouche, dont cinq comme champion du monde, Lucian Bute faisait les choses d'une manière. Avec les frères Grant, c'est différent.
«Stéphan, c'est plus un gars qui gère toute la situation. Il n'y a pas beaucoup de monde qui entre dans l'entourage, dans la bulle», explique le boxeur, assurant conserver de très bonnes relations avec son ancien coach. «On est des amis, on s'appelle.» Mais ils ne parlent pas de boxe. Du moins, pas de sa boxe.
Après la défaite contre Jean Pascal, en janvier 2014, Bute et Larouche divorcent. Le champion déchu fera ensuite le tour du globe, se rendant jusqu'aux Philippines auprès de l'entraîneur de Manny Pacquiao, Fredddie Roach, avant de trouver ce qu'il cherchait. Juste à côté de chez lui.
«J'avais besoin de quelqu'un à Montréal, ma famille est ici. Je ne voulais pas partir en camp durant trois mois chaque fois.» C'est en jasant avec son agent que Bute a décidé d'aller tâter le terrain chez les frères Grant. D'anciens adversaires, simples connaissances du milieu de la boxe. L'essai devait durer une semaine. Il y est toujours, deux ans plus tard.
«La chimie s'est installée en partant», se remémore Bute. «J'ai tout de suite aimé leur façon de travailler, leur philosophie, leur stratégie. Et Otis a déjà été champion du monde lui aussi et il est gaucher, comme moi. Ses conseils peuvent être très subtils, mais c'est le genre de petites choses qui font la différence.»
Par-dessus tout, c'est comme s'il avait toujours fait partie de la famille. Beaucoup de travail, mais aussi du plaisir. Et même, de temps à autre, un verre de vin. Sans flafla.
L'incroyable triangle
Au palmarès de Howard Grant, trois des dizaines de boxeurs qu'il a entraînés méritent le titre du plus travaillant : Otis Grant, Lucian Bute et Librado Andrade. Et ils se sont déjà affrontés! «Quelqu'un va écrire un livre là-dessus, un jour. Je les ai entraînés tous les trois et ils se sont battus les uns contre les autres, au Québec en plus. Et il n'y a pas si longtemps, les trois étaient assis ici, ensemble, dans notre bureau! On a jasé de ces combats et on a beaucoup ri», dévoile-t-il encore. En 2006, Andrade a battu Otis Grant dans le dernier combat de sa carrière. Un an plus tard, le Mexicain demandait à Howard Grant de devenir son entraîneur, après sa défaite contre Mikkel Kessler. Bute a ensuite vaincu Andrade deux fois, en 2008 et en 2009, la seconde au Colisée de Québec. Puis en 2015, au tour de Bute de s'associer aux frères Grant. Le troisième côté d'un incroyable triangle.
Le steak d'Azzedine Soufiane
Azzedine Soufiane
La dernière fois que Lucian Bute s'est battu à Québec, en novembre 2015, son entraîneur et son agent lui avaient déniché un bon steak à la boucherie Assalam de Sainte-Foy. Pas très loin du Bonne Entente, hôtel où les boxeurs sont souvent logés. Howard Grant et Christian Ganescu ont été servis par Azzedine Soufiane, l'une des six victimes assassinées dans la fusillade à la mosquée du 29 janvier dernier.
«Quand j'ai vu ça aux nouvelles, j'étais vraiment ému», confie Howard Grant, la voix étouffée. «Ce gars-là ne représente pas qui nous sommes comme communauté, comme province, comme société», insiste Otis Grant, à propos du tueur.
«J'espère que ça ne laissera pas d'oeil au beurre noir à Québec. J'encourage tous ceux qui liront cet article dans Internet et qui ne sont jamais allés à Québec à venir voir le combat du 24 février. Montrons au monde que Québec est l'une des meilleures villes au monde!» tranche le Jamaïcain d'origine installé à Montréal depuis 40 ans.
Combat de bons gars
Difficile de haïr l'un ou l'autre des deux finalistes du gala de vendredi prochain, au Centre Vidéotron de Québec. Lucian Bute (31-3-1, 25 K.-O.) et Eleider Alvarez (21-0, 10 K.-O.) sont deux bons gars. Gentils, polis, respectables. Même leurs coachs sont amis. Marc Ramsay amenait de ses boxeurs s'entraîner au gymnase de Howard et Otis Grant il n'y a pas si longtemps, avant de savoir qu'ils s'affronteraient bientôt. «D'habitude, ça prend un bon et un méchant...» laisse tomber Otis, le plus calme des frangins. «Je vais faire le méchant!» lâche aussitôt Howard. «Je vais me battre avec Marc!» La rigolade est franche. Autant les frères Grant que Bute affirment s'être amusés, durant ce camp. Plus relax que les trois précédents ensemble (fiche de 1-1-1). Le pugiliste de 36 ans se montre néanmoins plus sévère envers lui-même que quiconque, rassure le duo d'entraîneurs.