Les erreurs de Freud sur la sexualité

Quand je travaillais à l'Université Laval, je voyais souvent des étudiants déambuler avec Les trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud sous le bras et j'espérais vivement alors que leurs professeurs puissent les renseigner sur les erreurs contenues dans ce classique de la littérature psychanalytique. Bien que Freud ait été génial au total, il a quand même propagé ce qu'on appellerait aujourd'hui des sottises en matière de sexualité. Son ignorance était liée à la pauvreté des connaissances en sexologie au XIXe siècle, bien entendu. Voici donc quelques-unes des erreurs propagées par Freud en matière de sexualité.
Il croyait que la masturbation et même l'éjaculation nocturne engendraient la dysfonction érectile et la neurasthénie, un état dépressif et anxieux. D'ailleurs, selon lui, les neurasthéniques étaient automatiquement des masturbateurs. On sait maintenant que la masturbation fait partie intégrante du développement sexuel et qu'elle est non seulement inoffensive, mais salutaire tout au long de la vie à moins de devenir compulsive ou encore d'être prioritaire chez les gens mariés. Freud pensait aussi que la masturbation, le coït interrompu, l'éjaculation nocturne et la contraception engendraient des névroses, ce qui n'a aucun sens, bien sûr.
Parlant de névroses, il écrit dans Les trois essais sur la théorie de la sexualité que chez tous les névrosés sans exception, on constate dans l'inconscient des désirs homosexuels, ce qui m'apparaît comme une aberration. Il pensait d'ailleurs que l'hypnose pouvait supprimer l'homosexualité. On perçoit l'ampleur de l'ignorance sexuelle de Freud quand on lit encore dans Les trois essais sur la théorie de la sexualité qu'il a constaté chez plus de la moitié de ses patients traités pour «hystérie grave» et névroses obsessionnelles que le père avait souffert de syphilis et qu'il en conclut que «l'anomalie dans le caractère sexuel» de ces patients était l'aboutissement d'une «hérédité syphilitique». Et quand il écrit que le condom est générateur d'angoisse et que le sexe oral est une perversion, cela nous fait sourire tellement c'est naïf.
Mais sa conception du développement de la sexualité d'une personne est plus dérangeante, car elle repose sur la conception freudienne de la personnalité. Son idée des stades évolutifs traversant les périodes orale, anale et phallique peut être vue comme loufoque aujourd'hui, même si elle séduit encore bien des esprits. La renommée psychiatre et sexologue Helen Kaplan écrivait en 1974 que ces stades du développement n'ont jamais été vérifiés objectivement par l'observation scientifique d'enfants. Il est vrai que l'intérêt sexuel peut apparaître tôt dans la vie de l'enfant, mais cet intérêt se manifeste dans les parties génitales et non dans la bouche et l'anus. En réalité, il n'existe pas de déplacement des plaisirs érotiques du corps d'une région à l'autre. Il est très peu probable que l'allaitement et l'entraînement à la propreté aient des composantes érotiques comme le soutenait Freud.
Une des critiques les plus acerbes adressées à Freud concerne l'orgasme féminin. Il prétendait que l'orgasme clitoridien était superficiel et immature alors que l'orgasme vaginal obtenu durant la pénétration était authentique et mature. À la suite de cette conception, plusieurs femmes ont consulté des psychanalystes pour être guéries de leur blocage clitoridien. Pourtant, aux yeux de la sexologie contemporaine, l'orgasme clitoridien est aussi valable que l'orgasme vaginal. D'ailleurs, en 1970, les travaux de Masters et Johnson ont démontré que le clitoris est à la source de tout orgasme, qu'il soit clitoridien ou vaginal. Il faut savoir aussi que peu de femmes ont un orgasme vaginal à tout coup. Le rapport Hite paru en 1976 avait eu beaucoup de retentissement à l'époque quand il avait révélé que seulement 30 % des femmes avaient régulièrement un orgasme au cours de la pénétration. Et détail révélateur, dans la recherche de Fisher en 1973, seulement 20 % des femmes ont avoué qu'elles n'avaient pas besoin d'une stimulation manuelle pour aboutir à l'orgasme pendant la pénétration.
Finalement, l'une des pires erreurs de Freud est sans doute l'importance qu'il attribuait aux problèmes sexuels comme sources des malaises psychologiques. La morale s'est beaucoup relâchée depuis Freud, et l'incidence des maladies mentales est aussi élevée. Loin d'être la première cause des troubles mentaux, la sexualité n'est même pas l'une des premières. Les principaux disciples de Freud l'ont quitté justement à cause de cela.
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En écrivant ce texte, mon but n'était pas de dénigrer l'oeuvre incontournable de Freud, mais de rectifier certaines notions sexologiques. Freud a été l'un des premiers médecins qui aient vraiment écouté leurs patients. Ses efforts parfois maladroits et hésitants ne l'ont pas empêché de constituer un héritage colossal sur le plan de la compréhension du comportement humain et de l'approche thérapeutique. Celle-ci a évolué et est encore puissante.