Les charognards

Dans mon Petit Larousse illustré 1986, page 186, charognard : personne qui agit avec méchanceté, qui tire profit du malheur des autres. Le genre qui vole une maison après qu'elle est passée au feu.
Je vous ai raconté dimanche l'histoire de cette amie de Montréal qui s'est fait cambrioler cinq jours après avoir presque tout perdu dans un incendie. Il restait quelques outils, des bouteilles de vin, les voleurs sont partis avec, ont laissé la porte ouverte en sortant. Je disais que je n'en revenais juste pas.
Je n'avais rien vu.
Ce n'est pas scientifique pour deux cennes, mais j'ai reçu deux bonnes dizaines de courriels qui contenaient tous à peu près les mêmes mots : ça m'est arrivé aussi. Pas tous, en fait. Il y en a un qui disait : «Nous étions aux funérailles de mon père, la maison de mes parents a été cambriolée.»
Et un autre. «J'ai des amis qui ont été victimes d'un accident de la route il y a plusieurs années. Mon ami est décédé et sa blonde blessée, et il y a des gens qui ont volé dans la voiture sur les lieux de l'accident pendant que les secours s'occupaient des gens. Ils ont pris les cannes à pêche et les coffres de pêche.»
Ça veut dire que, quand ces gens-là ont vu l'accident, les ambulances, la police et tout le branle-bas de combat, ils n'ont pas vu un drame. Ils ont vu une opportunité. Ils ont vu une auto sans surveillance.
Comme ces voleurs, me raconte cet autre lecteur, arrêtés l'année passée à Magog en train de piller une maison qui avait brûlé deux jours avant. Ils ont vu ça aux nouvelles, sont descendus exprès de Montréal, juste pour l'occasion. J'imagine la scène, les deux qui se regardent pendant le reportage, un qui dit à l'autre : «Aweye man, prend tes cliques pis tes claques, on s'en va à Magog.»
Un voisin a vu de la lumière dans la maison brûlée, a allumé. Les policiers sont arrivés à temps. Le voisin de mon amie de Montréal, lui, n'a pas allumé quand il a vu de la lumière en face, en pleine nuit. Il n'a pas pensé une seconde que des gens pouvaient être assez malhonnêtes pour faire ça.
Je vous l'ai déjà dit, je n'aurais pas allumé.
Les compagnies d'assurances et les corps de police, eux, ne sont pas surpris. J'ai fait une couple de coups de fil pour voir si c'était quelque chose de fréquent, se faire voler après être passé au feu. La bonne nouvelle, ça n'arrive pas très souvent. La mauvaise, c'est parce que des mesures sont prises pour que ça n'arrive pas.
À La Capitale, la directrice principale des indemnisations, Lynda Mercier, a besoin de deux doigts pour compter les fois où c'est arrivé depuis cinq ans. «Après des incendies, c'est rare. On barricade, on sort rapidement les choses qui peuvent être récupérées, c'est à notre avantage.»
En d'autres mots, on déjoue les voleurs, on les prend de vitesse. On s'arrange pour qu'il n'y ait rien d'intéressant.
Je propose de mettre sur les panneaux de plywood qui couvrent les fenêtres la photo des gens qui habitaient là. Avec un petit mot en dessous : «Ces gens-là sont déjà à terre. Prière de ne pas frapper dessus.» Au cas où les voleurs se diraient, comme pour se donner bonne conscience, que c'est juste du matériel, que les assurances vont payer, que, un peu plus de malheur ou un peu moins...
Le phénomène s'observe aussi «dans des temps de catastrophes. Comme à Saint-Jean-sur-Richelieu», m'a expliqué Mme Mercier. On se souvient des inondations, des gens qu'on évacue parfois même en chaloupe. Quand ça arrive, les vols augmentent. C'est mathématique. «C'est sûr que, quand il y a un ordre d'évacuation par le gouvernement, c'est intéressant pour les voleurs.»
Intéressant.
Alors, on prévient. On met plus de police pour refroidir les ardeurs des voleurs. Pour que ça soit, justement, un peu moins intéressant. Parce que le voleur a plus peur d'avoir une peine de prison que de faire de la peine.
Quand j'ai appelé chez Desjardins, j'ai expliqué vite-vite que je cherchais des statistiques sur la fréquence des vols après un incendie. La fille au bout du fil a compris tout de suite. «Ah, les charognards...» C'est après ça que j'ai regardé dans mon Petit Larousse. Tiens, si on mettait aussi sur les panneaux de plywood la définition de charognard?
Personne ne veut en être un, non?
Je ne sais plus.