Les auteurs québécois rayonnent à l'étranger

Les auteurs québécois s'exportent de plus en plus. «On n'en parle pas, on le voit peu. C'est moins visible qu'un Denis Villeneuve qui va présenter son dernier film à Locarno», constate Antoine Tanguay, président et fondateur des Éditions Alto. Pourtant, le marché international sourit plus que jamais aux écrivains québécois. Le mythe voulant que la littérature d'ici soit repliée sur elle-même a la vie dure... «La littérature québécoise ne s'est jamais aussi bien portée quand on regarde son exportation et son rayonnement à l'international», affirme l'éditeur.
<p>«Il y a vraiment un savoir-faire québécois qui voyage, et ce, aussi dans le domaine de l'édition numérique», précise Antoine Tanguay, fondateur d'Alto.</p>
Antoine Tanguay ne compte plus les exemples d'artistes qui ont traversé les frontières de la Belle Province ces dernières années. Le mur invisible autour du Québec s'effrite de plus en plus, selon lui. «De façon générale, il y a une exportation des titres beaucoup plus marquée, et ce, depuis peut-être deux ans. Ça vient un peu avec la nouvelle garde», analyse-t-il.
Selon Antoine Tanguay, chercher de nouveaux marchés fait partie de la mission des éditeurs. D'ailleurs, depuis neuf ans, il se rend à la foire du livre de Francfort, en Allemagne, la plus grosse au monde. «Il y a vraiment un savoir-faire québécois qui voyage, et ce, aussi dans le domaine de l'édition numérique», précise le fondateur d'Alto, une maison d'édition de Québec.  
Il n'existe pas de données à jour sur l'exportation et la publication des livres québécois à l'étranger. Outre des grands succès internationaux comme Dany Laferrière et Kim Thuy, nombre d'écrivains relativement connus ici ont aussi droit à leur édition française. Mélanie Vincelette, Perrine Leblanc, Michel Rabagliati, Gil Courtemanche, Pierre Gagnon, Pierre Szalowski, Jocelyne Saucier, Éric Plamondon... la liste s'allonge rapidement.  
«On n'a pas à rougir ni dans l'exportation ni dans l'importation», insiste Antoine Tanguay, qui s'enorgueillit aussi de nourrir son catalogue d'auteurs venant de l'étranger - ce qui inclut le reste du Canada, comme tout récemment avec Les blondes, d'Emily Schultz. Reste qu'il est difficile de faire le contraire. «Ironiquement, la littérature québécoise a beaucoup de difficulté au Canada anglais. Ça bouge, mais très tranquillement», affirme l'éditeur d'Alto.  
«Ce n'est pas par intérêt financier qu'on exporte nos livres», précise toutefois Antoine Tanguay. Sauf dans de rares cas, «ce ne sont jamais des sommes extraordinaires» qui sont récoltées par ces éditions internationales. L'intérêt réside surtout dans la visibilité que ces publications offrent à l'auteur, à son oeuvre, et à la littérature québécoise en général.
«Il y a un cliché qui veut que la littérature québécoise soit nombriliste et très locale. C'est encore vrai dans certains cas, mais de façon générale, il y a une ouverture sur le monde qui est manifeste depuis 10 ou 15 ans. [...] On ne perd pas notre réalité québécoise, mais elle voyage beaucoup mieux qu'on pense», analyse Antoine Tanguay.
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De l'Italie à Haïti
Les exemples de succès de nos écrivains à l'étranger se multiplient. Et ce, pas seulement en France, et pas seulement en littérature pour adultes! India Desjardins et Pascal Blanchet reviennent de l'Italie, où ils se sont rendus à la fin mars pour recevoir le prestigieux prix Ragazzi, «un Oscar de la littérature jeunesse», pour leur album Le Noël de Marguerite.
Au départ, India Desjardins ne mesurait pas l'ampleur de ce prix, mais on lui a bien vite fait comprendre sa grande valeur pour une maison d'édition comme La Pastèque. «Ça les aide à vendre le livre dans plusieurs pays», explique-t-elle.
D'ailleurs, India Desjardins a elle-même vu sa série Le journal d'Aurélie Laflamme être publiée en France et en Allemagne. Si ce n'est pas nécessairement très payant, l'exportation reste gratifiante pour un auteur, estime India Desjardins. «Ce que je trouve touchant là-dedans, c'est l'universalité de la littérature», explique-t-elle. «Ça m'a permis de me rendre compte que plusieurs jeunes de plusieurs cultures, même quand ils n'ont pas eu le même genre d'enfance, se reconnaissent dans mon personnage d'ado qui se sent comme une extraterrestre», continue l'écrivaine. Et ce, que ce soit au Québec ou en Haïti, où elle a eu la chance de se rendre pour présenter ses livres, avec une vingtaine d'autres auteurs. «Ça a aidé à créer des ponts. Maintenant, on cherche une façon de pouvoir distribuer mes livres là-bas, ils aimeraient pouvoir les mettre à l'étude dans les écoles. Mais ce n'est pas évident», raconte India Desjardins, en souhaitant vivement que ce partenariat se concrétise prochainement.
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Nikolski en Éthiopie?
La France, bien sûr, est une terre d'accueil naturelle pour les ouvrages québécois, la langue aidant. «Mais il y a des pays vraiment surprenants» où les Québécois obtiennent du succès. «L'iguane de Denis Thériault a été un gros hit en Allemagne», donne en exemple l'éditeur Antoine Tanguay. Suède, Norvège, Grande-Bretagne, Italie... Les frontières s'effacent peu à peu. En guise d'exemple, Antoine Tanguay mentionne que Nikolski, de Nicolas Dickner, a été traduit en plus de 10 langues, dont l'hébreu. «C'était vraiment spécial de recevoir la copie», se remémore l'éditeur. Récemment, il a reçu une demande pour publier ce même roman... en Éthiopie! «Au début, je pensais que c'était une blague», raconte Antoine Tanguay. Il a quand même pris la peine de répondre, et finalement, c'était du sérieux. «Ça arrive parfois par des voies bien étranges», s'étonne-t-il encore.
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Sortir du folklore
Les auteurs québécois s'exportent ailleurs, d'accord, mais qu'est-ce qui séduit les éditeurs outre-mer? Aux Éditions Phébus, Lionel Besnier plaide que la littérature québécoise doit impérativement être lue par les Français, et ce, pour sa richesse et sa qualité, point final.
L'éditeur publie depuis un peu plus de deux ans des écrivains québécois, comme Marie-Hélène Poitras, Martine Desjardins, Éric Plamondon et Samuel Archibald. Ces romans sont publiés tels quels, dans la collection Littérature française, et non dans Littérature étrangère. «Pour moi, il n'était pas question que cette littérature soit mise dans une case exotique, ni dans une collection de littérature strictement québécoise, parce que si je publie ces livres, c'est que j'estime qu'ils ont une dimension littéraire qui se suffit à elle-même. Il aurait été aberrant de les défendre en littérature étrangère, qui est synonyme de littérature traduite», insiste Lionel Besnier, joint à Paris.
C'est au détour d'une visite au Québec, il y a quelques années, pour présenter les collections de Phébus aux libraires d'ici, que Lionel Besnier a rapporté dans sa besace une série de romans québécois récents. «J'ai rencontré des libraires qui m'ont fait part de leurs coups de coeur, je suis reparti avec un bon nombre d'ouvrages que j'ai lus, et je me suis dit qu'il fallait absolument que ces livres profitent aussi ici en France, aux lecteurs, parce qu'ils sont bons!» raconte l'éditeur.
«Et ce qui est particulièrement intéressant, c'est que nous avons un peu servi de tête de pont, et, maintenant, plusieurs autres éditeurs de Paris font de plus en plus attention à ce qui se fait chez vous, et c'est très bien ainsi», analyse Lionel Besnier. Par exemple, le roman Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier, publié chez Denoël, reçoit présentement de beaux échos.
Des auteurs décomplexés
Évidemment, les éditeurs français qui publient des romans québécois doivent recommencer à zéro sur le plan de la promotion, même quand les écrivains sont relativement connus au Québec. «Ça va prendre du temps, c'est sûr. On parle de la découverte de nouveaux romans et de nouveaux auteurs pour les Français. Ce qui est intéressant, aussi, c'est que ces nouveaux auteurs sont particulièrement décomplexés par rapport au modèle de la sacro-sainte littérature française, en plus d'avoir intégré les apports de la culture américaine», compare Lionel Besnier. «La réception est intéressante, parce que nous sommes - du moins, je l'espère - en train de dépasser le côté folklorique et roman du terroir associé à la littérature québécoise. Ça existe peut-être encore en filigrane, mais, de mon point de vue, il s'agit d'une littérature particulièrement riche et qui n'a absolument rien à prouver à qui que ce soit», insiste l'éditeur chez Phébus.
Lionel Besnier peut d'ailleurs compter sur la précieuse collaboration de Cousins de personne, une association basée à Paris «qui contribue de manière très active et novatrice à la promotion de la littérature québécoise». Ces précieux alliés lui font découvrir de nouveaux auteurs et l'aident à promouvoir ceux qu'il publie.
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Louise Penny: nul n'est prophète en son pays...
Pour certains auteurs, le rayonnement à l'international arrive avant même celui dans son propre pays. Parlez-en à Louise Penny, qui a d'abord dû se tourner vers les États-Unis et la Grande-Bretagne pour faire publier le premier tome de sa série policière bâtie autour du personnage d'Armand Gamache, enquêteur à la Sûreté du Québec.
Le cas de Louise Penny est particulier : née à Toronto, elle a d'abord mené une carrière de journaliste pour CBC un peu partout au pays, dont plusieurs années à Québec. À 35 ans, elle a abandonné le métier pour se consacrer à l'écriture. Elle habite au Québec depuis 25 ans, plus précisément dans la région de Sutton, en Estrie, depuis un bon nombre d'années. «C'est chez moi ici, je me sens tellement confortable!» lance l'écrivaine au bout du fil.
Louise Penny écrit en anglais, sa langue maternelle. Dès son premier roman, Still Life, elle a campé l'action dans un village fictif du Québec, Three Pines, largement inspiré des paysages de sa région d'adoption. Les premiers agents qu'elle a approchés au Canada étaient frileux. Certains lui ont proposé de changer le lieu de l'action pour les États-Unis, au Vermont, par exemple. Louise Penny a refusé catégoriquement. Elle a alors changé sa tactique.
«Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ils n'ont vu aucun problème à ce que mes romans se passent au Québec», raconte l'écrivaine. «Clairement, les agents craintifs ont eu tort», rigole-t-elle au bout du fil. Le succès a été immédiatement au rendez-vous pour Louise Penny et ses romans policiers. Elle vient tout juste de publier le neuvième tome, en anglais, des aventures d'Armand Gamache. How the Light Gets In sortira en français à la fin de l'été, chez Flammarion.
Cinq ans plus tard
Malgré tous les prix et le succès remporté par la série, le premier roman de Louise Penny n'a été publié en français que cinq ans après sa sortie en anglais. «J'ai été publiée dans une vingtaine de langues avant! On pouvait me lire en grec, mais mes voisins ne pouvaient pas me lire en français... Ça m'attristait vraiment», raconte Louise Penny.
Surtout que ses romans, elle les considère comme «une lettre d'amour pour le Québec». «Je pense que le Québec fascine les gens ailleurs dans le monde. Ça fait partie du succès de mes romans, j'en suis certaine», assure-t-elle.
Les retombées de sa série tendent à le prouver. En Estrie, à Knowlton, il est possible de se procurer une carte qui guide les fans d'Armand Gamache vers certains points d'intérêt représentés dans les livres. À Québec, un circuit touristique a été créé pour montrer les lieux réels de l'action d'Enterrez vos morts (Bury Your Dead), dont le Morrin Centre et les plaines d'Abraham. «J'adore ça! Je suis vraiment heureuse que mon univers ait acquis sa vie propre. C'est génial que mes livres amènent les gens à découvrir le Québec», s'enthousiasme l'écrivaine. Certains lecteurs lui ont écrit avoir choisi la province comme destination de vacances expressément à cause de ses livres. «Et ils n'ont pas été déçus par ce qu'ils ont vu», se réjouit-elle.
Surtout, Louise Penny se réjouit de l'affection des Québécois pour son oeuvre. «Ça signifie tellement pour moi que Le beau mystère se soit placé au sommet des palmarès pendant quelques semaines! J'aurais été dévastée si mes amis, mes voisins et mes compatriotes québécois n'avaient pas aimé mes livres. Les gens auraient pu être très critiques. Essentiellement, je suis une femme anglophone qui se met dans la peau d'un homme francophone, travaillant pour la Sûreté dans un village bilingue. Je suis très authentique dans ma vision du Québec, j'ai une affection égale pour les communautés francophones et anglophones, mais je sais très bien que tous ne voient pas les choses ainsi. Les gens auraient pu être critiques et méchants, mais ils ne l'ont pas été», exprime Louise Penny avec une gratitude évidente.