Léanne Miazga, 11 ans, a tricoté une pochette en laine pour mettre son iPod. «C'est ma première pièce.»

Les aiguilles et l'iPod

De quoi peut rêver une fille de 11 ans pour sa fête? Un iPad, iPhone, iPod, évidemment, et autres bidules électroniques, des CD, des DVD, de l'argent ou des chèques-cadeaux pour se payer les choses susmentionnées. Peut-être du maquillage, des livres, du linge. Dans mon temps, on voulait des gilets Vuarnet.
Pour ses 11 ans, Léanne Miazga a eu une machine à coudre. Une vraie, avec des pitons dessus et toutes sortes de points, pas juste le zigzag et le point droit. C'est son père, Jason, qui l'a choisie, il lui empruntera pour repriser les vêtements. Sa mère, Josée, ne sait pas comment ça marche.
Léanne m'a montré un petit bas de Noël en feutre qu'elle a confectionné à la machine, m'a expliqué comment elle a fait. Le point était droit, pas un fil ne dépassait. Ce n'est pas son père qui lui a montré ça, il se contente de réparer les trous, ce qui est déjà beaucoup me direz-vous. Léanne a appris ça chez les Fermières. Elle est membre depuis un peu plus d'un an, elle adore ça.
Elles sont une dizaine à Saint-Augustin, dans le groupe des 8 à 14 ans, à se réunir un samedi par mois pour se faire aller la machine à coudre et l'aiguille à tricoter. «Je suis dans les plus vieilles.» Léanne m'a montré une pochette en laine mauve pour mettre son iPod. «C'est ma première pièce.»
Elle pourrait lancer une mode.
Elle a aussi fait un sous-plat en tricolette, elle a fait des tresses serrées qu'elle a cousues collées. Elle a gagné un concours à la grandeur de la province, parmi toutes les Fermières de son âge. Ça lui a donné 10 $. Elle a commencé cet automne un foulard pour sa mère, «elle ne l'aura pas cette année»...
C'est que Léanne a un emploi du temps très chargé. En plus des Fermières, elle fait du ballet jazz et du chant. Elle a suivi des cours de piano et de ballet classique, mais elle a dû choisir. Il y a l'école, en anglais, et la popote. Léanne a deux frères et une soeur, tout le monde met la main à la pâte. Elle a sa spécialité, les biscuits avoine, canneberges et amandes, «quand je double la recette, ça en donne 96. Ils durent une journée, je suis obligée d'en cacher». Sa mère fait ça aussi.
Même son plus jeune frère participe dans la cuisine. À sept ans, c'est l'éplucheur officiel de carottes, il en pèle parfois 20 livres.
C'est Josée qui a eu l'idée d'inscrire sa fille dans les Fermières. «Depuis qu'elle est petite qu'elle adore bricoler, depuis qu'elle a 18 mois. J'ai dû faire travailler mon imagination pour trouver des idées, elle ne voulait jamais refaire la même chose. Quand j'ai vu qu'il y avait ça dans le livre des loisirs, je lui ai proposé, elle a dit oui tout de suite.» Les Fermières ne sont jamais à court d'idées.
Ce qu'elle aime là-dedans? «Faire des choses avec mes mains, des choses qui servent. Ce n'est pas comme si c'était acheté.» Elle a un faible pour le tricot et la couture, ne veut pas en faire un métier, plutôt un passe-temps. Elle veut devenir professeure au primaire, elle a bien le temps de changer d'idée. Elle aura l'embarras du choix.
Une question me brûlait les lèvres. «Es-tu gênée d'être dans les Fermières, je veux dire... par rapport aux autres filles de ton âge?» Pas une miette. «Dans mes amies, je suis la seule à faire ça. Ça ne me dérange pas d'être la seule.» Elle pourrait leur dire qu'elle est avant-gardiste, le tricot revient à la mode.
Elle est de son temps aussi, elle a un iPod, même si elle ne peut pas passer beaucoup de temps à pitonner dessus. Chez les Miazga, c'est une heure d'écran par jour, ordi et télé compris, et on ne regarde pas n'importe quoi. Même pas assez long pour regarder Les 12 travaux d'Astérix à Ciné-cadeau. Les travaux scolaires ne comptent pas, évidemment, ni les choses sérieuses, comme l'aîné de 14 ans qui faisait son CV le matin où je suis passée. Il a «des besoins financiers», constate Josée.
Il devra travailler pour les combler.
Chez les Miazga, il n'y a pas de télé dans le salon, mais il y a un observatoire sur le toit. C'est Jason qui l'a construit, c'est là que veille la famille les soirs sans nuages, à défiler devant le télescope. C'est Bleu nuit pour tous. «Des fois, on se couche tard, les planètes ne sortent pas toutes à la même heure!»
Ça bat toutes les applications sur l'astronomie et toutes les émissions à Canal D, mais ça prend du temps, se passer de télé, le temps que les enfants ne passent pas scotchés devant l'écran, il faut les occuper. D'où les corvées de carottes et l'observatoire, d'où les cours de chant, les sports, la patinoire à côté, les expéditions en famille. D'où les Fermières et la machine à coudre.
C'est drôle, quand même, cette après-midi-là, à la maison, mes deux gars ont regardé La guerre des tuques à Ciné-cadeau pendant que j'épluchais cinq livres de carottes. J'ai pensé à Josée, Jason et à leurs quatre enfants. L'été prochain, je plante un télescope sur la galerie d'en haut. Et je me mets au tricot.