Lendemains de tragédies

Le train a recommencé à rouler à Lac-Mégantic. Et il continue de passer dans de nombreuses villes, malgré la tragédie du 6 juillet dernier.
Le convoi qui a fait explosion le 7 janvier, au Nouveau-Brunswick, avait d'abord circulé en plein coeur de la ville de Lévis. Peu importe l'ampleur d'une tragédie, il n'est pas facile d'éviter qu'elle ne se répète.
Depuis jeudi, tout le monde déplore qu'il n'y ait pas eu de gicleurs automatiques dans l'édifice qui a été détruit par les flammes à L'Isle-Verte. Les milliers de personnes âgées qui résident dans de tels édifices au Québec se posent certainement la question lorsqu'elles entrent dans leur appartement ou leur chambre. Sont-elles en sécurité?
Les familles qui sont actuellement en démarche pour placer leurs parents en résidence poseront également la même question. Y a-t-il des gicleurs? C'est important, pour des personnes âgées autonomes ou en perte d'autonomie, de se sentir en sécurité. Or, depuis jeudi matin, bien des gens s'inquiètent, et avec raison. Peu importe le résultat de l'enquête sur les causes de cet incendie, le gouvernement sera interpellé, tout comme il l'a été au lendemain de la tragédie de Lac-Mégantic. Faut-il imposer l'installation de gicleurs partout? C'est plus facile à dire qu'à faire.
Vendredi, j'ai appelé deux compagnies spécialisées dans l'installation de gicleurs automatiques pour savoir combien ça coûte installer de tels systèmes dans des édifices comme celui de L'Isle-Verte. Il est impossible d'avoir une évaluation précise sans faire l'étude d'un bâtiment. Mais selon Normand Ferguson, de la firme Réseaux de sécurité Crown, il faut calculer entre 1,75 $ et 2,50 $ le pied carré. Ce qui, selon lui, peut entraîner un déboursé de près de 100 000 $ pour un édifice comme celui qui a été détruit à L'Isle-Verte. Il faut aussi prévoir des coûts supplémentaires associés à la pose d'une conduite d'eau plus puissante pour relier le système au réseau d'aqueduc municipal. M. Ferguson, qui vient d'installer des systèmes de gicleurs dans deux édifices pour personnes âgées de 7 étages, évalue à 1 million $ la somme totale investie par le propriétaire des bâtiments concernés. Fait à noter, l'installation a été possible sans avoir à déménager les locataires.
Après la tragédie de Lac-Mégantic, de nombreuses villes ont fait valoir qu'il faudrait relocaliser les voies ferrées en retrait des zones urbaines densément peuplées. On a vite compris que cela était impossible. D'une part, le transport ferroviaire est nécessaire au fonctionnement de plusieurs entreprises installées en plein coeur des villes. Elles ont besoin du train. D'autre part, il en coûterait une fortune pour déménager tous les tronçons ferroviaires qui passent en milieu urbain. Les gouvernements ont donc opté pour un accroissement des mesures de sécurité imposées aux compagnies ferroviaires.
La même question va se poser après le drame survenu à L'Isle-Verte. Mais si le gouvernement voulait vraiment imposer la pose de gicleurs, il lui faudrait probablement se doter d'un programme de subventions pour voir se réaliser son désir. Or le gouvernement n'a pas d'argent...
Et puis ce n'est pas simple, l'installation de gicleurs. L'Ordre des ingénieurs du Québec a déjà dénoncé l'improvisation de certains entrepreneurs. La Loi sur les ingénieurs exige que les plans et les devis d'un système soient signés et scellés par un professionnel. En 2010, l'Ordre a publié son Processus de conception des systèmes de gicleurs automatiques, dont la lecture décrit bien la complexité de ces installations.
Bref, comme pour Lac-Mégantic, le gouvernement sera incapable de garantir que la sécurité dans les résidences pour personnes âgées sera au niveau que commanderait le drame de L'Isle-Verte. En attendant, c'est à la clientèle de ces établissements et à leurs familles de faire pression sur les propriétaires. Et fort probablement, à en assumer les coûts dans le prix du loyer...