Le Web regorge d'«études» scientifiques peu rigoureuses, notamment sur les effets possibles du glyphosate, l'ingrédient actif de l'herbicide Roundup.

L'empire de la rumeur

«En fouinant sur Internet, je suis tombé récemment sur une étude à propos des effets possibles du glyphosate, l'ingrédient actif de l'herbicide Roundup, sur les êtres humains. En gros, le glyphosate bloquerait l'inhibition des enzymes cytochromes P 450 et affecterait la flore intestinale, créant une panoplie de maladies modernes. Quelles sont les informations que vous avez à ce sujet?» demande Pierre Couture, de Lévis.
Le petit peu que votre humble serviteur sait à propos de cette «étude» n'a rien de réjouissant, mais pas pour les raisons que l'on pourrait croire. Cette «étude», comme nous le verrons en effet, ne nous dit pas grand-chose sur le glyphosate lui-même, mais elle en dit un sacré bout, et pas du joli, sur la qualité de l'information que l'on trouve parfois sur le Web.
Le glyphosate est un herbicide extrêmement répandu dans le monde, et qui a particulièrement mauvaise presse parce qu'il est utilisé conjointement avec des semences génétiquement modifiées. Celles-ci ayant été expressément conçues pour y survivre, elles peuvent alors proliférer seules dans leurs champs, le glyphosate éradiquant toutes les mauvaises herbes - hormis celles qui finissent par développer une résistance, bien sûr, mais c'est une autre histoire.
L'article qu'a lu notre lecteur a été publié dans la revue Entropy et rédigé par deux auteurs, Anthony Samsel et Stephanie Seneff. Le premier se décrit sur sa page Linkedin comme un consultant environnemental à la retraite qui mène maintenant, pro bono, des enquêtes communautaires sur des pollueurs industriels - «charitable community investigations of industrial polluters», en anglais. Du point de vue de la crédibilité, on a déjà vu pas mal mieux...
Mme Seneff, quant à elle, est souvent présentée sur Internet comme une «chercheuse senior au MIT», le prestigieux Massachussetts Institute of Technology. C'est la stricte vérité, d'ailleurs, ce qui donne à sa signature toutes les apparences d'une référence extrêmement solide... jusqu'à ce que l'on réalise qu'elle a une formation en génie électrique et un poste de prof dans un laboratoire de recherche en informatique. Rien à voir avec la toxicologie, donc.
Lecture sélective
Leur article ne repose sur aucune expérience originale, mais fait plutôt «une lecture extrêmement sélective de la littérature scientifique», commente le professeur de phytologie de l'Université Laval François Belzile, qui a pris connaissance du papier. Samsel et Seneff, essentiellement, pigent ici et là des résultats d'expériences sur des animaux, puis en étendent abusivement les conclusions à l'espèce humaine afin d'appuyer tant bien que mal leur idée de départ, selon laquelle le glyphosate nuirait à la flore intestinale et empêcherait les cytochromes P 450 (CYP) de faire leur travail. Les CYP sont des enzymes, soit des molécules dont le rôle consiste à faciliter certaines réactions chimiques. Or comme eux et la flore intestinale sont impliqués dans une foule de processus biologiques, Samsel et Seneff en concluent que le glyphosate pourrait expliquer l'incidence grandissante d'une série ridiculement longue de maladies dites «modernes».
Vous pouvez insérer ici le nom de la maladie que vous voulez, elles y sont à peu près toutes : troubles gastro-intestinaux, obésité, diabète, maladies du coeur, dépression, autisme, infertilité et alzheimer - en plus, on n'allait quand même pas l'oublier, du cancer.
Or il y a, au bas mot, deux problèmes absolument majeurs dans cette démarche. D'abord, dit M. Belzile, les CYP sont «une très vaste famille» d'enzymes, qui peuvent varier beaucoup d'une espèce à l'autre, ce dont l'article ne tient pas compte. Et ensuite, ils passent à côté du fait que le glyphosate a déjà été testé sur les CYP humains et qu'il ne les inhibe pas - sauf un, le poétiquement nommé 2C9, mais il faut des concentrations impossibles à atteindre en pratique dans le corps humain.
Le pire, c'est que Samsel et Seneff citent eux-mêmes cette étude sur les CYP humains dans leur article, mais ils ont apparemment choisi d'ignorer les parties qui démolissaient leur thèse.
«Un échafaudage intellectuel»
Bref, c'est là «un échafaudage intellectuel qui n'est pas un travail scientifique, mais une sorte de version biologique de la théorie du complot», tranche M. Belzile.
Alors pourquoi a-t-il été publié dans une revue savante, demandera-t-on? Votre humble n'est pas dans la tête des responsables de la revue Entropy, mais il sait ceci : l'entropie est un concept en thermodynamique qui correspond grosso modo au niveau de désordre dans un système. Ce qui signifie qu'Entropy est une revue de physique, pas de toxicologie. Si elle a accepté de publier ce torchon, c'est vraisemblablement pour deux raisons. D'abord, parce que Samsel et Seneff sont parvenus à insérer dans leur résumé le concept (ahurissant) d'«entropie sémiotique exogène», qui est une façon inutilement compliquée de désigner les effets d'une toxine. Ensuite, et par-dessus tout, parce que cette revue ne se finance pas en vendant des abonnements, mais bien en chargeant des frais aux auteurs. Ceux-ci sont donc les «clients», ce qui place les éditeurs dans une situation impossible - alors autant dire que, pour peu que l'on paie, ce genre de périodique est prêt à publier n'importe quoi.
Bien entendu, ce papier a été taillé en pièce par tous les experts qui ont perdu leur temps à le lire. Mais malheureusement, il est toujours difficile de juger de la crédibilité d'une soi-disant étude pour monsieur et madame Tout-le-monde. Et c'est d'autant plus difficile que, malgré toutes ses qualités, l'Internet ne sépare pas le vrai du faux peut donc servir de caisse de résonance à n'importe quelle escroquerie intellectuelle. Si bien que sur les 100 premiers résultats que l'on obtient en googlant «cancer + glyphosate + samsel + seneff», pas moins de 92 citent l'«étude» sur le glyphosate sans aucune réserve - et souvent même avec enthousiasme. Ce qui en laisse seulement 8 sur 100 qui en font la critique qui s'impose.
Dans des cas comme celui-là, il faut se méfier des articles isolés. Le mieux est toujours de chercher des revues de la littérature scientifique rédigées par des chercheurs universitaires ou gouvernementaux. Et sur la question qui nous préoccupe ici, ces revues arrivent toutes à la même conclusion : la toxicité chronique du glyphosate aux doses (faibles) auxquelles sont exposés les humains est nulle, et les OGM ne sont pas plus dangereux. La liste de nos références, en fin de texte, devrait amplement suffire à convaincre les gens raisonnables.
Mais dans l'empire de la rumeur qu'est la Toile, elles n'ont malheureusement pas la place qui devrait leur revenir.
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Autres sources :
COMMISSION EUROPÉENNE. Review Report for the Active Substance Glyphosate, 2002,
http://bit.ly/nf5BsW.
ENVIRONMENTAL PROTECTION AGENCY. «Glyphosate», R.E.D. Facts, 1993, http://1.usa.gov/mOMSH8.
GARY WILLIAMS et autres. «Safety Evaluation and Risk Assessment of the Herbicide Roundup and Its Active Ingredient, Glyphosate, for Humans», Regulatory Toxicology and Pharmacology, 2000,
http://bit.ly/14PML7V.
DEREK LOWE. «Is Glyphosate Poisoning Everyone?», In the pipeline, 2013,
http://bit.ly/16hCZNC.
K. ABASS et autres. «An Evaluation of the Cytochrome P450 Inhibition Potential of Selected Pesticides in Human Hepatic Microsomes», Journal of Environmental Science and Health, 2009, http://1.usa.gov/11FnWY0.
AMERICAN ASSOCIATION FOR THE ADVENCEMENT OF SCIENCE. Statement by the AAAS Board of Directors on Labeling of Genetically Modified Foods, 2012, http://bit.ly/TcSKcZ.
SUZIE KEY et autres. «Genetically Modified Plants and Human Health», Journal of the Royal Society of Medicine, 2008, http://bit.ly/1asKf72.
COMMISSION EUROPÉENNE. A Decade of EU-funded GMO Research (2001-2010), 2010, http://bit.ly/i0hODx.