Les lunettes Oculus Rift promettent une révolution dans l'uniers virtuel, autant pour guérir des phobies que pour naviguer sur le Web.

L'éléphant qui n'est pas dans la pièce

Si cette campagne électorale était un dossier système, elle serait probablement une version de Windows 95 rafistolée qu'on essaie de faire rouler sur une machine manquant cruellement de mémoire vive et dont la moitié des disquettes 3,5 pouces ont été démagnétisées. Le tout branché sur un réseau sans fil complètement fou où se déversent des commentaires dignes du débit de l'Amazone. Et le Window Media Player gèle continuellement. Genre.
Le numérique qui nous encercle de plus en plus n'a même pas encore acquis le statut d'éléphant dans cette pièce aux murs de préfini et au prélart vétuste où trône le vieil ordi de notre campagne électorale. Et sans vouloir collectionner le jeu de mots douteux, c'est presque un cas de visage voilé enfoui sous le sable de la vertu. Un exemple tiré de la littérature de science-fiction nous le prouve de manière assez raide merci. C'est une courte nouvelle publiée hier dans les pages de l'excellent magazine The Verge (on va vous faire une confidence, paraît que cela nous humanise, si nous étions une entité numérique, l'équipe du Flâneur aimerait devenir «The Verge»). Voici donc, en traduction libre et en première francophone (on ne s'en peut plus dans nos bureaux), une courte nouvelle qui montre l'urgence de faire entrer l'éléphant dans la pièce. Pour les néophytes, sachez que ça jase d'Oculus Rift, des lunettes qui ont été les vedettes du dernier festival South by Southwest. Des lunettes de réalité dite «virtuelle» qui promettent des révolutions non seulement dans le monde du jeu vidéo, des drones, de la modélisation 3D, de la recherche scientifique, du traitement des phobies, mais aussi dans la manière dont nous naviguons sur le Web, en fait, pas mal dans tous les aspects de la vie qui nous attend d'ici quelques années. Pas 10 ans, quelques années.
Et si le fait de voir vos semblables le nez collé à leur téléphone ou encore équipés de Google Glass vous donne de l'urticaire, vous devriez sérieusement envisager de vous prendre un aller simple pour la zec de votre choix d'ici peu, parce que vous risquez une solide déprime quand on vous regardera par lunettes «Oculus Rift» interposées. Malraux avait tort : «Le XXIe sera Oculus Rift ou ne sera pas.»
Voici donc à quoi pourrait ressembler l'expérience riftienne dans un futur qui se rapproche plus vite qu'un bus de campagne fonçant vers un snack-bar qui offre un hot chicken en spécial du midi (le texte original est signé par Joshua Topolsky, rédacteur en chef du magazine The Verge et tout ce que vous lirez se passe par le truchement d'écrans au creux de ces grosses lunettes qui enveloppent totalement les yeux).
«Vous clignez et ouvrez vos yeux, un fantastique soleil tout neuf brille au-dessus de votre tête. Vous êtes étendu dans un champ d'herbes hautes, mais au loin vous entendez le bruit sourd de machines. C'est la ville. Pendant que vous rêvassez, étendu, un dirigeable apparaît dans votre champ de vision, grosse boule rouge cerise sur laquelle se détache le logo blanc de Coca-Cola. Dans un haut-parleur, une voix étouffée diffuse des slogans publicitaires : «Sortez du monde avec Coca-Cola aujourd'hui! Vous n'avez qu'à dire oui, et l'aventure d'une vie vous attend!» Hmmm, hors du monde? Vous n'avez encore jamais quitté la planète Facebook, ça pourrait être chouette. Vous levez votre bras, poing fermé, en direction du dirigeable et vous levez le pouce, vous endossez Coca-Cola. Un simple pouce en l'air. Un «j'aime». Vous vous sentez soudain envahi par des sons et des lumières pendant que votre corps est aspiré très, très haut parmi un champ lumineux d'étoiles, de planètes et de vaisseaux spatiaux. Vous accélérez en direction d'une mystérieuse planète bleue remplie de secrets, d'aventures, l'inconnu. L'aventure est là, et vous commencez sérieusement à vous sentir assoiffé. Pour ça il y a Coke.
Dans le monde réel, une Paille-Désaltérante remplie de Coke bien frais s'immisce doucement dans votre bouche. Voilà, c'est mieux. 0,0001714 bitcoins sont retirés de votre compte. Bienvenue sur Internet. L'Internet de Facebook.
Tout ceci est de la fiction, bien entendu. Mais la science-fiction nous force souvent à imaginer ce à quoi pourrait bien ressembler un monde que nous ne faisons que deviner. Et donc voilà. Sachez que Facebook a fait un retrait de deux milliards de dollars dans son compte d'épargne stable mardi dernier pour acheter Oculus Rift. Rien que ça.
Qui allons-nous former pour évoluer dans ces mondes? Comment allons-nous les former? Comment éduquer les générations montantes à évoluer dans ces réalités dites «virtuelles» que nous allons tous connaître? Comment participer comme société à la maîtrise de ces technologies? Comment faire en sorte que les idéaux citoyens ne disparaissent pas sous un Web qui s'éloigne de plus en plus chaque jour des idéaux démocratiques de ses «pères fondateurs» (Tim Berners-Lee en tête)? Rien, il n'y a rien. Ce qui devrait être une priorité s'efface derrière l'électoralisme de snack-bar.
Et pendant ce temps, Mark Zuckerberg s'occupe de vos virtuelles affaires.