Les membres du jury du 70e Festival de Cannes Will Smith, Jessica Chastain et Pedro Almodovar.

L'éléphant Netflix au Palais

Maudit que le monde est beau, comme chantait Dédé Fortin, un soir d'ouverture du Festival de Cannes. Surtout quand il fait une température paradisiaque. Mais n'en déplaise à Arnaud Desplechin, qui a livré un très beau film, c'est Pedro Almodovar qui a causé la commotion avec son coup de théâtre, bien mis en scène, à propos de Netflix. Dire que j'ai presque manqué ça...
Nexflix, c'était l'éléphant au milieu de la salle où le jury de cette 70e édition donnait sa conférence de presse mortifère habituelle. Année après année, on entend les mêmes clichés. Jusqu'à ce qu'une journaliste demande au célèbre réalisateur espagnol s'il préférait être diffusé dans 180 pays [par Netflix] ou dans des salles de cinéma. Le président du jury au 70e Festival de Cannes a répondu : «Les deux.» Puis il a sorti une déclaration écrite : «Je ne crois pas que la Palme d'or, ou n'importe quel autre prix, devrait être décernée à un film qui ne sera pas vu sur un grand écran.»
«Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas ouvert aux nouvelles technologies et opportunités, mais aussi longtemps que je serai en vie, je me battrai pour la capacité d'hypnose que représente le grand écran pour le spectateur», a déclaré Almodovar, qui parlait en son nom personnel.
D'ailleurs, Agnès Jaoui et Will Smith ont tenu à ajouter leur grain de sel. La réalisatrice française, en nuançant le propos d'Almodovar, l'acteur américain en se servant de l'exemple de ses trois enfants pour dire que le cinéma en salle et la distribution en ligne peuvent coexister. C'est peut-être moi, mais on dirait que la pression du président a soudainement augmenté - son visage était pas mal plus rouge qu'à son arrivée. Peu importe : on peut prévoir des débats vigoureux.
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La vétuste salle où les bancs tombaient en ruines vient - enfin - d'être rénovée. Outre des sièges plus confortables, il y a maintenant du WiFi. In-cro-ya-ble! J'en suis sorti pour donner une entrevue à Claude Bernatchez à Radio-Canada. Erreur. «C'est complet. Vous ne rentrez pas.» Après moult explications, où j'ai gardé mon calme, un exploit dans les circonstances, j'ai pu regagner ma place, accompagné d'un agent de sécurité. «Voyez, mon sac à dos y est!» J'ai quand même eu le triomphe modeste.
Peu après, on a entendu une grande clameur des photographes postés à l'extérieur de la salle : le jury, donc. Avec Will Smith qui, d'emblée, cabotine. Heureusement, parce qu'il ne s'y passait pas grand-chose. Ça, c'était avant la bombe Almodovar.
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Les acteurs français Marion Cotillard, Louis Garrel et Charlotte Gainsbourg, principales vedettes du film d'Arnaud Desplechin <i>Les fantômes d'Ismaël,</i> lors de la montée des marches avant le visionnement du film.
Reste que je suis assez d'accord avec lui. La première façon de voir un long métrage, c'est sur grand écran pour pleinement en apprécier ses qualités artistiques. Mais, là, je parle de cinéma, pas de divertissement. On en a eu la preuve avec le film d'ouverture, Les fantômes d'Ismaël.
Il s'agit d'un film ambitieux, désorientant et parfois désordonné, mais assez réussi. Où Desplechin s'amuse avec les genres, jusqu'à l'excès, sans se péter la gueule. Et ça, il le doit aussi à ses interprètes.
Mathieu Amalric joue le rôle d'un réalisateur (l'alter ego de Desplechin) qui voit sa femme disparue depuis 20 ans (Marion Cotillard) ressurgir un beau matin, comme ça, sans véritable raison. Sauf qu'Ismaël vit depuis deux ans avec Sylvia (Charlotte Gainsbourg), une astrophysicienne très terre-à-terre.
Les deux grandes actrices françaises n'avaient, curieusement, jamais été réunies. En conférence de presse, Marion Cotillard disait qu'elle était intimidée par sa consoeur. Qui, curieusement, doute encore de son talent quand elle se compare à la première!
Or, elles sont magnifiques toutes les deux, surtout Gainsbourg, dans un rôle plus ingrat, celui d'une femme qui se sent démunie par le retour de cette rivale supposée morte. L'actrice de 45 ans a perdu son air d'éternelle jeunesse, ce qui confère plus de gravité à ses traits. Ce qui est assez ironique dans un film sur la vieillesse. Même s'il traite surtout de l'importance de se réinventer pour profiter de la vie.
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L'actrice Lily-Rose Depp et le réalisateur Asghar Farhadi ont déclaré la 70<sup>e</sup> édition du festival officiellement ouverte
Pendant que l'actrice Lily-Rose Depp et le réalisateur Asghar Farhadi déclaraient officiellement la 70e édition ouverte, je suis allé voir Nelyubov (Faute d'amour) d'Andreï Zviaguintsev, premier film de la compétition. Petite déception. Le réalisateur russe avait obtenu ici, en 2014, le Prix du scénario pour son très accompli Leviathan. Cette fois, sa critique de la société russe est plus diffuse.
Il raconte l'histoire d'un couple en instance de divorce, qui se voue une haine viscérale, dont l'enfant de 12 ans disparaît - le pire cauchemar de tout parent. Sauf eux, on dirait. On comprend la démonstration implacable de l'égocentrisme actuel et de l'illusoire quête du bonheur sans amour. Mais le film oscille trop entre drame psychologique et suspense, sans rendre l'un ou l'autre assez convaincant. Même si c'est filmé de main de maître. Bon, ça arrive même aux meilleurs.
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En sortant de la projection, à 22h, je devais passer par la fête de bienvenue sur la plage offerte par le Festival avec orchestre et DJ. Mais mon ventre m'a rappelé que je n'avais pas soupé, et ma tête que mon texte n'était pas fini et que la projection du Todd Haynes est à 8h30. Je suis rentré à l'hôtel. Pour le côté glamour, on repassera. Par contre, pour la passion du cinéma qui m'anime, c'est en plein ça.
Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.
On a vu
Les fantômes d'Ismaël (hors-compétition), Arnaud Desplechin, *** ½
Nelyubov (Faute d'amour), Andreï Zviaguintsev, ***
LU
Qu'Asghar Farhadi était un invité-surprise de la soirée d'ouverture du 70e Festival... le matin avant celle-ci! C'est pas gentil ça, de la part de Screen. On se souviendra que le réalisateur iranien avait boycotté la récente cérémonie des Oscars, où il a gagné avec Le client, pour protester contre le décret anti-immigration de Donald Trump. Farhadi est aussi en ville pour mousser son prochain cru, sans titre pour l'instant, avec Penelope Cruz, Javier Bardem et Ricardo Darin (acteur argentin de premier plan qu'on a vu dans Truman et Dans ses yeux). Si tout se passe comme prévu, le tournage débutera à la mi-août à Madrid.
ENTENDU
Hyppolyte Girardot en a poussé une bonne à la conférence de presse du jury. L'inoubliable acteur d'Un monde sans pitié d'Éric Rochant (1989) racontait qu'il traversait une période de mélancolie lorsqu'Arnaud Desplechin lui a envoyé le scénario des Fantômes d'Ismaël comme antidote. «Il y a une réplique que j'adore où je dis : "On est vieux, mon ami." Je me suis dit: c'est génial. Je suis tellement heureux de ne plus être mélancolique. Parce que je vais dire : je suis vieux, je vais être heureux et me réinventer à nouveau», a lancé sous les rires l'acteur de 61 ans.
VU
D'immenses banderoles des films Netflix en compétition, déployées sur la Croisette de chaque côté du palais, comme pour narguer la direction du Festival de Cannes. ­Okja de Bong Joon Ho et The ­Meyerrowitz Stories de Noah Baumbach n'ont pas de sortie traditionnelle prévue (pour l'instant), seulement en ligne. Cette annonce a provoqué une commotion en France chez tous ceux qui veulent se battre pour le cinéma en salle, notamment Pedro Almodovar. Pour les prochaines éditions, les films en compétition devront avoir une entente de distribution en bonne et due forme s'ils veulent conquérir la Palme d'or.
Redgrave dénonce le sort fait aux migrants en Europe
Vanessa Redgrave
Dénoncer le sort fait aux migrants : l'actrice britannique Vanessa Redgrave passe derrière la caméra pour Douleur de la mer, un documentaire qui s'en prend à l'inertie des Européens dans la crise des réfugiés, présenté mercredi hors compétition à Cannes.
À 80 ans, Vanessa Redgrave, deux fois meilleure actrice à Cannes dans les années 60, connue pour ses engagements en faveur des droits de l'homme, fait ses débuts comme réalisatrice.
Son film mêle pendant 74 minutes images d'archives, séquences d'actualité, entrevues avec des militants et des responsables qui défendent les migrants, et ses propres visites en Grèce ou dans la «Jungle» de Calais, dans le nord de la France.
«J'espère que mon premier film peut aider» à mobiliser en faveur des demandeurs d'asile, pour qu'ils obtiennent un «soutien et une protection non seulement en Grande-Bretagne, mais dans le monde entier», explique Mme Redgrave, cité dans le dossier de presse.
Sans rentrer en profondeur dans l'histoire personnelle de ces migrants ou les questions politiques, le documentaire dresse plusieurs parallèles avec la période de la Seconde Guerre mondiale, et l'accueil d'enfants réfugiés en Grande-Bretagne.
La réalisatrice rappelle qu'elle-même, dans son enfance, avait été déplacée hors de Londres pour être mise à l'abri lors des intenses bombardements nazis sur la capitale britannique. Dans des tentatives plus cinématographiques, le documentaire en appelle par moments à Shakespeare, dont elle fait réciter, face caméra, des extraits à des acteurs.  AFP