Grégoire DeBlois possède une centaine de spécimens de papillons accrochés dans sa chambre.

L'effet papillon

Il y a une semaine, je ne savais pas la différence entre un papillon monarque et un vice-roi. Je ne savais même pas qu'il y avait des vice-rois. Je connaissais les monarques, les gros bleus, les petits blancs et les petits jaunes.
<p>Grégoire et son premier papillon, Jus</p>
<p>La collection du jeune entomologiste comprend entre autres des vice-rois et des monarques.</p>
Grégoire DeBlois, lui, est un expert des papillons, il a écrit un livre là-dessus, précisément sur Comment élever des papillons monarques chez soi. Oui, oui, dans la maison. Il fait ça chaque été depuis sept ans. Sa mère est d'accord. C'est vrai, j'ai oublié de vous dire, Grégoire a 11 ans.
Quand il avait quatre ans, un papillon s'est posé sur son chapeau. Un chapeau vert. «Je me promenais dans la forêt et il est venu me voir. Il restait toujours sur mon chapeau. Je le lançais, il revenait. Le soir, je mettais le chapeau sur le comptoir, et le matin, le papillon était encore dessus.»
Grégoire lui a donné un nom, Jus.
Drôle de coïncidence, mon plus jeune - il a trois ans - se promène depuis trois jours avec un petit pot Mason dans lequel il a déposé une minuscule araignée. Elle a failli s'appeler Pauline Marois, mais la suggestion du grand frère n'a pas été retenue. Elle porte un nom dont les enfants ont le secret, Cenne-cenne.
Revenons à Jus. À force d'observer son papillon, Grégoire a voulu en savoir plus. «Il ressemblait à un monarque, mais j'ai découvert que c'était un vice-roi. Vous savez, madame, pourquoi les vice-rois copient les monarques?» La madame ne savait pas. «C'est pour pas se faire manger. Les monarques sont vénéneux, à cause de l'asclépiade, c'est la plante qu'ils mangent. C'est leur tactique.»
Un bon jour, Jus est mort de sa belle mort, sur le comptoir de la cuisine. «Après ça, je me suis habitué à adopter des papillons.» Sa chambre est devenue une véritable volière. «Il y en avait peut-être une cinquantaine, je ne sais pas. Il y en avait partout, sur le plancher, sur le plafond, je n'avais presque pas de place pour marcher. Ils volaient le jour et la nuit, des fois, ça m'empêchait de dormir.»
Il était heureux dans son monde rempli de papillons, dans sa chambre que sa mère appelle «son antre».
Pour ses cinq ans, Grégoire a demandé en cadeau un livre en anglais, qui répertorie des centaines de chenilles et de quoi elles auront l'air quand elles seront des papillons. Pas juste un livre d'adulte, un livre pour spécialistes de la grande famille des lépidoptères. J'ai aussi appris ce mot-là.
En plus de chasser les papillons, Grégoire a commencé à traquer les chenilles. Il s'est mis à «élever» des papillons chez lui. Sa mère, Julie Boudreault, m'a expliqué. L'été, «on met les chenilles dans un pot au milieu de la table, on les voit devenir des cocons et, quand ils deviennent des papillons, on ouvre le bocal».
Là, maintenant, j'entends les adeptes du Febreeze grincer des dents. Sa mère m'a aussi dit que ça ne salit pas la maison. «On nettoie en époussetant, surtout les rideaux et le bord des fenêtres.» Il faut garder de belles fleurs dans la maison, ça fait joli, ça fait aussi le bonheur des papillons.
Et, c'est bien connu, les papillons font le bonheur des enfants. En devenant l'ami des papillons, Grégoire est aussi devenu l'ami cool. Sa mère était bien contente, surtout que «Grégoire n'avait pas beaucoup d'amis. On peut dire que Jus a été son premier ami et qu'il lui a permis de s'en faire d'autres».
Mais les enfants posaient toujours les mêmes questions. «Ça m'énervait de toujours dire les mêmes choses. Comme je ne voulais pas répondre aux questions à l'infini, j'ai eu l'idée d'écrire un livre. J'ai demandé l'aide de ma mère.» Il avait à peine six ans. Le livre a été publié il y a un an, en est déjà à son deuxième tirage. Il en a vendu quelques centaines d'exemplaires, a donné des conférences.
Je lui ai demandé ce qu'il veut faire plus tard, il ne sait pas. Mine de rien, à 11 ans, le garçon est un entomologiste chevronné. Il a épinglé une centaine de spécimens dans des cadres accrochés au mur de sa chambre. Il y a de curieuses bibittes, comme ce mantisipide, un genre de mélange entre une guêpe et une mante religieuse.
Une autre affaire que Grégoire m'a apprise. Je me suis couchée tellement moins niaiseuse ce soir-là.
Pour sa mère, Jus est une des plus belles choses qui soient arrivées dans leur vie. «Grégoire était un enfant très demandant. Il a un déficit d'attention. Il voulait toujours aller dans le bois, j'allais avec lui dans le bois, il m'a fait aimer ça. Même chose pour les bibittes, j'avais plutôt peur de ça avant. Il me disait des affaires et j'allais vérifier après pour voir s'il avait raison. Et il avait raison.»
Quand Grégoire chasse les papillons, il fait de l'activité physique. Quand il scrute le sol à la recherche de chenilles, il développe son sens de l'observation, sa patience. Quand il cherche des informations sur telle ou telle bibitte, il lui faut être attentif et concentré. Et ça, aucune thérapie ne peut accoter ça. «Au lieu de le faire entrer dans mon monde, m'explique Julie, je suis entrée dans le sien.»
Appelons ça l'effet papillon.