Le pape François a adressé dimanche une homélie aux 19 nouveaux cardinaux.

«L'effet François»

Ça n'avait pas la fébrilité d'un soir de fumée blanche, mais un pape à la fenêtre pour l'Angelus du dimanche fait toujours événement, place Saint-Pierre.
Ils étaient plusieurs dizaines de milliers venus l'attendre sous le soleil, au sortir de la messe dimanche matin. Une foule bigarrée, parlant toutes les langues et battant tous les drapeaux.
À l'heure dite, sur le coup de midi, François s'est approché du balcon, au dernier étage du Palais apostolique où il loge.
Il a salué sous les applaudissements et a commencé à parler sur le ton de la conversation. Pas d'éclat ni de théâtre, mais ce qu'il faut d'énergie pour ne pas ennuyer.
Toujours les mots. «Chers frères et soeurs, buon giorno.»
Il a repris des passages de l'homélie qu'il venait d'adresser aux 19 nouveaux cardinaux créés la veille, dont celui de Québec, Gérald Cyprien Lacroix.
Il a invité la foule à les applaudir et à prier pour eux. Il leur a fait grâce de l'avertissement qu'il venait de servir à ses recrues :
«Un cardinal entre dans l'Église de Rome, il n'entre pas dans une cour. Il doit s'abstenir des intrigues et des favoritismes.»
Il a cependant fait réagir la foule en expliquant que la vocation d'un cardinal est d'être un serviteur au nom de Dieu. «De bons serviteurs, pas de bons patrons.»
Puis il a encore prié, salué des groupes sur le parterre, les délégations venues pour le consistoire des cardinaux, des étudiants de Toulouse, une association cycliste, une autre de protection civile, etc.
Puis il a levé la main une dernière fois. «À tous, bon dimanche et bon déjeuner. Au revoir.» Il s'est retiré sous d'autres applaudissements. Onze minutes au balcon. La grâce du jour.
Rome est ensuite retournée à son dimanche, engorgeant la station de métro voisine où les bergers des voyages organisés tentaient de rapailler leurs ouailles en désordre.
Le pape François n'a pas inventé les bénédictions du dimanche midi, mais il en a relancé l'intérêt.
La veille, au resto, sur le poste de télé italienne resté ouvert après le match de soccer, un long reportage sur l'impact de ce pape.
On y a revu la une du Time qui en a fait son homme de l'année 2013 et celle du magazine Rolling Stone de janvier avec ce titre, The Times They Are A-Changin, reprenant la chanson de Bob Dylan.
Son style d'antistar ne trompe pas. Le pape François attire les regards et l'attention.
L'une des conséquences du changement de garde se mesure au moral et à l'énergie des troupes.
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«L'effet François est très gros», perçoit le père Dominic LeRouzès. Originaire de Québec, il habite Rome depuis trois ans, où il mène des études de doctorat en théologie.
Dans les coulisses de l'Église et les couloirs du Collège pontifical canadien où il habite, les religieux se refilent les anecdotes qui construisent la légende et l'aura du nouveau pape.
On connaissait celle de son premier matin, où il est allé payer lui-même son loyer.
Je n'avais pas entendu celle de ce garde suisse qu'il trouve un matin à sa porte.
«Tu n'as pas mangé?
- Non, je m'occupe de votre sécurité.
- Allez manger.
- Je n'en ai pas la permission de mes supérieurs.
- C'est moi le patron.»
Et le pape d'aller chercher lui-même le petit déjeuner qu'il portera à son garde.
Des Argentins de passage au Collège se souvenaient d'un repas de l'époque où il n'était pas encore pape. À la fin, il se lève pour prendre congé.
«Si vous permettez, je vais aller faire la vaisselle.»
La parole est «restée gravée» et montre que l'image que projette le pape, «c'est du vrai».
Place Saint-Pierre, il descend de voiture pour s'approcher de malades ou embrasser des enfants. Il lui arrive d'échanger sa zucchetto (calotte blanche) avec celle que lui tendent des pèlerins.
Il se fait conduire dans de petites voitures, une Ford Focus bleue ou une deux-chevaux offerte par un prêtre.
Il a «mis son empreinte très forte... Avec lui, c'est la fin du style aristocratique de l'église», analyse le père LeRouzès.
Même lorsqu'il «parle dans le casque» aux évêques italiens pour briser leur «rythme princier», cela se fait «sans power trip» ni «violence». La force de l'exemple porte autant que celle des mots.
Il est un grand «motivateur», décrit le père LeRouzès.
Il ne veut pas de «généraux d'armée qui croient que la guerre est perdue d'avance». «Ne vous laissez pas contaminer par la grisaille», leur dit-il.
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Le pape François a demandé à ses nouveaux cardinaux de donner l'exemple de l'Évangile. «La sainteté d'un cardinal n'est pas un luxe, mais une nécessité pour le salut du monde», leur a-t-il dit, lors de l'homélie.
La barre semble haute.
La sainteté, ça veut dire «vivre l'Évangile jusqu'au bout», a perçu le cardinal Lacroix. «Dans la Beauce, on dirait jusqu'au boutte.»