La Dominion Corset, au coin Charest et Dorchester. L'édifice abritait auparavant une manufacture de chaussures et de bottes appartenant à Guillaume Bresse.

L'économie à Québec en 1912

Nul doute que les performances des hockeyeurs des Bulldogs de Québec alimentaient les discussions, en 1912, à la W.A. Marsh Shoe Manufacturing. Située dans la basse ville, au coin des rues Dorchester et Saint-Vallier, cette fabrique de chaussures était l'un des plus grands employeurs de la ville de Québec, qui comptait 80 000 habitants à cette époque.
Dans un bâtiment de six étages, les 550 travailleurs produisaient 92000 paires de chaussures par semaine. Pas moins de 500 échantillons différents pour tous les membres de la famille et vendus partout au Canada.
Il y a 100 ans, l'industrie de la tannerie et de la fabrication de chaussures était dominante à Québec. Elle faisait travailler 5000 personnes - soit 40% de l'ensemble de tous les emplois industriels répartis dans 225 manufactures et ateliers -, dont 4000 dans la chaussure.
Des historiens avancent même que cette industrie a sauvé la ville de la ruine économique qui la menaçait à la suite du déplacement des activités portuaires vers Montréal - qui profitait de l'ouverture du canal Lachine - et de la fermeture des chantiers maritimes longeant la rivière Saint-Charles. «La construction des navires en bois, qui pendant longtemps avait fait la fortune des armateurs et des charpentiers de Québec, était détrônée. Le fer était devenu le roi de la construction navale», rend compte le site GrandQuébec.com.
Dans un article, l'historien Jean-Claude Parent, d'Environnement Canada, raconte que la ville de Québec était considérée, au cours de la première décennie du XXe siècle, comme le «centre de l'industrie de la chaussure» au pays. On y comptait 25 des 60 manufactures recensées au Canada. Elles y faisaient travailler entre 100 et 500 salariés.
«La majorité de ces manufactures étaient concentrées dans un quadrilatère formé des rues Notre-Dame-des-Anges, Dorchester, Arago et du boulevard Langelier», informe M. Parent. «Les tanneries avaient été les premières à s'installer dans ce quartier, près de la falaise, en raison des sources d'eau disponibles à cet endroit. Les manufactures de chaussures s'étaient groupées près des tanneries pour s'approvisionner facilement en matières premières.»
L'historien Marc Vallières affirme que la proximité des sources d'approvisionnement en peaux et la politique nationale adoptée en 1879 par le gouvernement du Canada pour protéger certains secteurs manufacturiers de l'invasion de produits américains avaient contribué à l'émergence de l'industrie de la tannerie et de la chaussure à Québec. Il en va également de l'industrie de la confection en fourrures qui fournissait un gagne-pain à plus de 500 personnes. Les grands joueurs, en 1912, étaient Paquet, J.B. Laliberté et Holt Renfrew.
L'industrie de la chaussure va commencer à perdre des plumes à compter des années 20, devant la concurrence de Montréal et de l'Ontario et la multiplication des conflits ouvriers, signale Marc Vallières.
Dominion Corset
Une autre industrie vivait ses heures de gloire à cette époque: celle du corset. Dans les faits, Québec dominait largement le marché canadien avec la Dominion Corset - fondée en 1886 et dirigée par Georges-Élie Amyot - et la Parisian Corset.
En 1911, la Dominion Corset avait déplacé ses installations dans une nouvelle usine située à l'angle des rues Dorchester et Charest, l'actuel édifice de la Fabrique. Cette année-là, elle produisait 450 douzaines de corsets par jour, constatent Jean Du Berger et Jacques Mathieu dans leur ouvrage intitulé Les ouvrières de la Dominion Corset, 1886-1988. La Dominion Corset, qui a employé jusqu'à 1000 travailleurs durant les années 10, affichait un chiffre d'affaires de 1 million$ en 1914.
Pour ses activités de production, l'entreprise avait recours à une main-d'oeuvre exclusivement féminine. Les postes de dessinateur étaient réservés aux hommes.
«Il était mal vu pour une jeune fille de travailler en usine», rappellent les auteurs. «Il s'agissait de la seule voie possible en dehors du mariage et de la vie religieuse pour voler de ses propres ailes. Les ouvrières étaient toutes célibataires et devaient le rester tout le temps qu'elles travaillaient chez Dominion Corset.»
C'est aussi lors de ces années de transition économique que le secteur du commerce de détail va connaître un essor important à Québec. Rue Saint-Roch, de grands magasins - Paquet, le Syndicat de Québec, Myrand et Pouliot et P.T. Légaré - s'y sont installés.
Dans son ouvrage Histoire de Québec et de sa région, des origines à nos jours, Marc Vallières témoigne de l'avant-gardisme des commerçants de l'époque.
«Certains sortent des rangs, s'organisent en divers services, s'agrandissent souvent sur plusieurs étages, adoptent des pratiques commerciales progressistes avec de la publicité dans la presse, la vente par catalogue, la diversification des groupes de produits, les prix marqués et souvent réduits. Zéphirin Paquet adopte cette stratégie commerciale comparable à celle des Morgan, Simpson's, Dupuis Frères ou Eaton.»
Sur une étendue de 125 000 pieds carrés, Z. Paquet était le plus important magasin à rayons à Québec. Pas moins de 500 personnes y travaillaient.
Usine de fabrication de fusils sur les plaines d'Abraham
Désireux de s'affranchir de la Grande-Bretagne en matière d'approvisionnement militaire, le Canada s'était lancé, au début du 20e siècle, dans l'aventure de la production d'un fusil pour l'armée, la «police montée» et la milice. Le pays avait fait appel à Sir Charles Ross, un notable écossais, qui était considéré comme un expert mondial dans la fabrication d'armes. Sa création, la carabine Ross, affichait des qualités supérieures au niveau de la portée, de la vélocité, de la force de pénétration et de la trajectoire de tir. Le gouvernement s'était entendu avec M. Ross pour la construction, sur les plaines d'Abraham, d'une usine de 500000$ pour la fabrication de fusils, de baïonnettes et de munitions. Située à l'endroit où se trouve aujourd'hui le réservoir d'eau, près de la tour Martello no 1, elle était la seule du genre au pays. La Ross Rifle fabriquait aussi des fusils de chasse qui étaient vendus aux États-Unis et en Europe. L'usine avait débuté ses opérations en 1904 dans un bâtiment de près de 60000 pieds carrés. En 1912, elle fournissait un gagne-pain à près de 500 travailleurs. Sa production annuelle atteignait 2500 fusils. En 1917, la Ross Rifle avait été expropriée par le gouvernement canadien et cessa ses activités. Les bâtiments ont été démolis en 1931 pour faire place au réservoir d'eau de la ville de Québec.