Le vrai du faux

À 61 ans, Sylvie* s'est retrouvée célibataire, après 20 ans passés avec le même homme. Elle avait le goût d'en avoir un autre, ne savait pas trop où le dénicher. Ni comment. Elle est allée voir sur Internet, son fils y a trouvé son épouse.
Elle s'est donné un mois pour trouver chaussure à son pied. À cet âge-là, le pied ne s'accommode pas de n'importe quelle godasse. «Je savais ce que je voulais, surtout ce que je ne voulais pas. Je suis bien toute seule, mais j'aime être en couple. Je n'ai pas de temps à perdre avec quelqu'un qui ne fait pas mon affaire.»
Elle s'est inscrite sur un réseau en vogue, y a mis sa plus belle photo, s'est «vendue», a dit clairement qu'elle voulait une relation sérieuse. Il y avait, dans un rayon de 25 kilomètres de chez elle, 6071 hommes de 57 à 69 ans disponibles sur le site. Cent femmes de plus. «Quand tu arrives là-dessus, tu es comme un arrivage de viande fraîche. Tu reçois plein de messages, il faut faire le tri. C'est presque du temps plein.»
Il y a eu Musclé06, 24 ans, qui voulait assouvir son fantasme de baiser avec une femme d'expérience. Il lui a écrit cru comme ça. Il y a aussi eu des hommes mariés, «qui m'offraient leurs services en attendant». De tous les messages qu'elle a reçus, 9 sur 10 venaient de Montréal.
C'est écrit noir sur blanc sur son profil, pas d'homme marié, pas d'homme qui habite à plus d'une demi-heure de chez elle. Ça fait une sélection naturelle. «Ça me permet de voir ceux qui savent lire!»
Sylvie a été surprise de voir combien les gens trafiquaient la réalité. En échangeant des courriels avec un homme, elle a découvert qu'ils étaient de vieilles connaissances. «Ce n'était même pas une photo de lui sur son profil.»
Ça ne bat pas ce vieux monsieur qui a mis la face de Jean-Martin Aussant, l'ex-chef d'Option nationale, 44 ans.
Michel, 62 ans, a remarqué ça aussi. Il a passé une année sur le même réseau que Sylvie, a communiqué avec 85 femmes, en a rencontré une douzaine. «Ça joue dur. Les gens trichent, mentent. Ils mettent des photos qui datent de cinq, six ans, ils écrivent qu'ils ont quelques livres en trop. Quelques livres, c'est 5, 6. Pas 20.»
Il dit les gens, il veut dire les femmes.
Michel cherche une femme informée, avec qui il peut parler d'actualité. «Je dirais que c'est environ une femme sur 25. Les autres, elles ne parlent que de leurs petits-enfants. C'est correct un peu, mais un moment donné, il faut changer de cassette.» Michel n'a pas d'enfant, ne sera jamais grand-papa.
Lui aussi ne savait pas vraiment où chercher l'âme soeur. «Quand c'est rendu que le seul endroit qu'il te reste pour rencontrer des nouvelles personnes, c'est en faisant ton épicerie, ça va mal.» Michel en était là. Il n'avait rien trouvé au rayon des surgelés ni au comptoir des viandes.
Michel s'ennuie de l'époque où il y avait des soirées organisées dans les hôtels de la ville. «Dans ce temps-là, tu pouvais voir les femmes, jaser un peu, voir si elles te plaisaient. Ce que tu voyais, c'était la réalité.»
L'ordinateur est un bal masqué.
«Tu ne sais jamais à qui tu as affaire. Veux, veux pas, un moment donné, si ça va plus loin, tu vas te rendre compte que la femme a triché. Me semble que ça part mal, disons que ça hypothèque en partant le lien de confiance.» Il ne perd pas de temps avec le courriel, passe vite au téléphone, puis au tête-à-tête.
Il n'y a pas seulement le physique. «Il y a des femmes qui écrivent que leur passé est digéré, c'est la formule classique, pour dire que leurs histoires passées sont réglées. Quand tu grattes un peu, tu te rends compte que ce n'est pas vrai, qu'elles sont démolies, anéanties. Que leur coeur est éteint.»
Des coeurs cassés-collés, chantait Lucien Francoeur.
Il y a, de l'autre côté du ring, ceux qui sont désarmants de franchise. Une femme a demandé à Michel, de but en blanc : «Est-ce que tu as des bonnes assurances?» Un homme a demandé à Sylvie, sans cérémonie, si elle voulait prendre soin de lui. Michel et Sylvie se sont sauvés en courant.
Sylvie a eu son lot de messieurs qui ne cherchent qu'une partie de jambes en l'air, qui se contenteraient d'une conversation érotique. «Il y en a qui m'ont parlé de leur attribut.» Ceux-là ont frappé un os. Les femmes sont un peu plus subtiles. «Elles demandent si on est actifs, sexuellement parlant.»
Quand ils sont entrés dans cet univers, Michel et Sylvie ne savaient pas dans quoi ils s'embarquaient. Sylvie a essayé trois sites, y a laissé un peu plus d'une centaine de dollars, les réseaux Zoosk et EliteSingle étant plus dispendieux. Michel parle d'une jungle, Sylvie d'un zoo.
Ils y ont laissé quelques plumes. «Il faut être faits forts pour aller là-dessus. Il faut être en équilibre. Les messages qu'on reçoit, ça peut être flatteur, mais ça peut aussi être destructif. Elle n'a pas encore trouvé chaussure à son pied. Michel, lui, a été plus chanceux. «C'est comme une loto.»
Toute naïve que je suis, je pensais qu'en vieillissant, on laissait tomber les artifices, qu'on n'avait plus de temps à perdre avec les faux-fuyants. L'humain est un animal bien curieux, qui s'échine tant pour être avec quelqu'un, mais qui, en même temps, a bien du mal à être lui-même.
* Prénom fictif