Gérald Cyprien Lacroix est arrivé à Rome jeudi pour le Consistoire extraordinaire. Il est l'un des 19 évêques qui seront nommés cardinaux.

Le voisin d'en face

«Tu vois le pape François et tu vois Gérald; il n'a pas été choisi pour rien. Je pense qu'il a de l'avenir... Le pape et Gérald, «c'est du monde qui, selon moi, ont des liens très forts».
L'archevêque Gérald Cyprien Lacroix n'avait pas encore été officiellement reçu cardinal - il le sera ce matin - que le maire de Québec semblait avoir pour lui d'autres ambitions.
«Il faut que tu te mettes à l'italien, à ton âge», a-t-il suggéré à son voisin d'en face qui loge à l'archevêché.
Cet âge, c'est 56 ans. Inhabituel pour être nommé cardinal. Gérald Cyprien Lacroix sera le troisième plus jeune du collège. Ça lui donne beaucoup de temps pour faire son chemin et sa marque.
Né au Québec, élevé à Manchester aux États-Unis, missionnaire en Colombie, Gérald Cyprien Lacroix parle plusieurs langues. Ce n'est pas un passeport automatique vers les plus hautes fonctions dans l'Église, mais ça ne peut pas nuire.
Le maire a vu les similitudes entre le style et le parcours du cardinal Lacroix avec le pape François.
Ni un ni l'autre des intellectuels de l'Église. Des pasteurs qui connaissent l'Amérique latine et sont préoccupés par la pauvreté.
Maintenant la question : qu'est-ce que le maire d'une ville vient faire dans cette galère? À courir à Rome pour une nomination de cardinal. En plein débat sur la laïcité de l'État.
La question vaut pour les autres aussi. Les gouvernements à Québec et à Ottawa sont aussi représentés à Rome et tiendront chacun une réception pour le cardinal.
«Ça n'a rien à voir avec la foi», affirme le maire Régis Labeaume. C'est une question de traditions. «La modernité ne l'a pas emporté sur les traditions ici», dit-il. «Quand l'archevêque devient cardinal, il faut que tu sois là.»
Cela tient à l'histoire de la ville, entrelacée à celle de l'Église. Cela tient à la proximité physique de l'hôtel de ville et de la cathédrale, dans laquelle on peut voir une proximité des pouvoirs religieux et politiques ou le contrepoids de l'un sur l'autre.
 «Il y a quelque chose d'émotif là-dedans», perçoit le maire.
Aux liens de l'histoire et de la géographie s'ajoute celui des humains.
«J'ai beaucoup d'amitié pour lui», dit le maire du cardinal Lacroix
Le cardinal Ouellet avait «son style». «C'était très agréable. Un gars drôle et ouvert, très intelligent.»
Le maire se garde de juger, mais constate que «Gérald, c'est différent, c'est un ricaneux». Il a eu le temps de le connaître davantage et a rencontré sa famille lors d'une autre cérémonie à Rome en 2011.
Il décrit le cardinal comme «un bon vivant» avec qui il aime partager une bouteille de Bordeaux, parler affaires ou participer à des activités de charité (Pignon Bleu, Maison Lauberivière).
Il voit aussi que «son entourage est très motivé. Tout le monde sourit».
Le matin où il a appris qu'il serait nommé cardinal, Mgr Lacroix a laissé un message sur le répondeur du maire aux petites heures du matin.
Le jour où le groupe rock Metallica a annoncé qu'il serait prêt à baptiser le nouvel amphithéâtre, il s'est assuré que son texto se rende au maire : «Tu lui diras que le baptême, c'est mon domaine.»
M. Labeaume assure que ses relations personnelles avec le cardinal n'ont pas d'effet sur la conduite des choses de la Ville. La Ville s'occuperait de toute façon du patrimoine religieux, du Petit Séminaire, des Augustines ou des fêtes du 350e de Notre-Dame de Québec.
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Le maire et la Ville sont-ils trop près de leur voisin d'en face? Empiètent-ils sur la neutralité attendue d'une administration publique?
«Il n'y a pas de problème», croit Louis-Philippe Lampron, professeur de droit à l'Université Laval.
M. Lampron participe aux débats et aux réflexions sur la laïcité de l'État et sur la prière du maire Jean Tremblay à Saguenay.
Sur le plan légal, le critère pour les élus et les décideurs est de ne pas imposer aux citoyens un dogme ou des vues religieuses. Participer à des cérémonies religieuses, catholiques ou d'une autre religion, n'est pas contraire au principe de la laïcité, dit-il. Que les voyages soient payés par des fonds publics ne compromet pas non plus cette neutralité, pense-t-il.
Quand la Cour d'appel donne raison à la prière du maire Tremblay, c'est qu'il y a une grange marge de manoeuvre pour les élus qui veulent flirter avec le religieux.