Dans son livre L'être et l'écran, l'auteur français Stéphane Vial dit vouloir «déconstruire la fausse opposition entre le réel et le virtuel», a-t-il affirmé au Flâneur.

Le virtuel n'est pas virtuel

Les écrans, c'est chouette, et c'est aussi réel que... le réel. Ce n'est pas nous qui le disons, c'est un spécialiste du Web. Pas quelqu'un qui crie au bout de ses poumons qu'il veut «susciter» des «débats» tout en s'arrangeant pour les polariser plus sûrement que des verres fumés de qualité. Non, plutôt de ce genre d'élitiste qui se permet d'écrire un livre après avoir étudié son objet pendant des années. Plusieurs années. Où allons-nous?
L'être et l'écran, c'est le titre d'un nouvel essai sur le numérique publié au PUF (nous venons ici de perdre 44 % de notre lectorat) et qui devrait faire dresser les nombreux poils sur la peau des gens qui pensent que les humains, en devenant de plus en plus branchés, quittent peu à peu le monde de la «réalité» pour s'enfermer dans un monde «virtuel», et donc foncièrement mauvais.
«Je veux déconstruire la fausse opposition entre le réel et le virtuel», Stéphane Vial à l'équipe du Flâneur récemment lors d'une grande rencontre éditoriale. «Cette opposition est complètement factice. Le mot virtuel, ça veut dire potentiel, ça ne veut pas dire irréel!» (NDLR : félicitations à la moitié des courageux 56 % restants qui liront cette chronique après cette parenthèse, nous vous aimons déjà d'un amour virtuel.) Du même souffle, l'auteur et professeur affirme qu'au lieu de créer une frontière artificielle entre le «réel» et l'«irréel», nous devrions plutôt essayer de nous intéresser à ce qu'il y a de potentiellement enrichissant dans la manière dont la technologie nous permet de percevoir un monde nouveau. Aussi stimulant que 24 espressos, ce livre.
Ah oui, Vial y explique aussi l'origine du bug informatique. «Un jour de septembre 1947, dans l'équipe qui travaille sur le Harvard Mark II sous la direction de Howard Aiken, la présence d'une mite dans le relais 70 du panneau F provoque la panne complète de la machine, sous les yeux incrédules de Grace Hopper, mathématicienne [...]. À l'aide d'une pince à épiler, Grace déloge le papillon de nuit le plus célèbre de l'histoire informatique et le colle dans le journal de laboratoire sous l'intitulé : «Premier cas avéré de bug». C'est chouette n'est-ce pas? Réellement passionnant.
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Mort d'un blogue
Le Web, c'est aussi le domaine de l'intangible, un lieu où les morts symboliques et anonymes sont beaucoup plus nombreuses que ce qui laisse un souvenir dans nos mémoires. Tout ça pour dire que sans que ça fasse les manchettes, comme un pixel qui meurt discrétos dans le coin d'un écran, un blogue culturel de Québec s'en est retourné cet automne dans le cloud d'où il a émergé il y a neuf ans.
Neuf ans : à l'heure de Vine et de ses oeuvres de six secondes, au moment où un concept est considéré vieux après trois ans, c'est presque préhistorique. Le blogue s'appelait Burp et Épicure. Burp, c'est lui, Éric Leblond (en passant, le Flâneur est un fan fini du Prof Burp, pissant personnage du bédéiste français Marcel Gotlib et qui s'intéresse aux questions animales). Épicure, c'est elle, Isabelle Grenier. La bibitte qu'est Burp et Épicure est apparue bien avant les réseaux sociaux, en 2004. «C'est vraiment né d'une passion pour la culture de Québec», nous disait Isabelle cette semaine. «Nous étions deux grands consommateurs culturels et on voulait le partager, c'est tout.»
Pas de volonté de devenir in, de collectionner les clics à force de gros titres, de concours et d'autres entrevues exclusives. Non, juste un bon travail, bien fait, discret, honnête et professionnel.
Burp et Épicure a même trouvé le moyen de devenir le premier blogue accrédité par le Festival d'été à couvrir l'événement. Avant Twitter, B&É avait même «couvert» des soirées des Oscars directement sur le blogue. «On se dépêchait pour écrire des textes, pour faire des mises à jour souvent dans la soirée. On aimait ça voir les gens réagir.» Isabelle Grenier affirme du même souffle que ce sont aussi un peu ces réseaux sociaux qui ont «tué» le blogue.
On a créé nos comptes Facebook et Twitter, on les alimentait régulièrement et on se rendait compte qu'en faisant ça, on délaissait le blogue. On a donc décidé d'effacer nos 2000 publications cet automne.» Cette passion pour la culture et le numérique a quand même permis aux deux amoureux (potins, potins : Burp et Épicure sont en couple depuis 20 ans, aaaooon!) de se trouver des emplois très précisément dans leur domaine. Isabelle est responsable des réseaux sociaux du Festival d'été depuis 2010 et Éric a été repéré grâce au blogue par un des barons du Web de Québec, l'omnipotent Carl-Frédéric de Celles d'iX Média (qui l'a engagé à l'époque chez Zengo). Éric travaille maintenant pour la firme Sigmund. B&É, le blogue, est mort et est maintenant transfiguré sur Twitter et Facebook (avec une déclinaison musique, dada d'Éric). Burp et Épicure n'est donc mort que partiellement. Et bravo pour la belle ouvrage.