Après 27 années à faire des singeries derrière une vitre, Eugène retourne auprès des siens, dans un refuge pour singes à Carignan. La Faune domestique qui l'hébergeait fermera ses portes le 4 mai.

Le vieux macaque

Personne ne voulait d'Eugène. C'est comme ça chez les macaques japonais, ce sont les femelles qui mènent, elles n'aiment pas ça quand il y a trop de mâles qui tournent autour. Au zoo où Eugène est né, à Toronto, des mâles se sont fait botter le cul dehors. Direction laboratoire.
<p>Le 4 mai, 30 ans et un mois après l'ouverture, André Roy verrouillera les portes de la Faune domestique pour une dernière fois.</p>
Eugène était du lot. Certains diront qu'il a une bonne étoile, d'autres diront le contraire, il s'est retrouvé à la Faune domestique sur le boulevard Hamel. «Au lieu de devenir un cobaye pour des tests sur le diabète ou sur le SIDA, on l'a récupéré pour le protéger», raconte André Roy, le proprio de l'animalerie. C'était en 1987. Eugène avait tout juste un an, n'avait pas encore de nom.
Aujourd'hui, Eugène s'en va.
Il est le premier à partir, tous les autres animaux doivent s'en aller d'ici trois semaines. Le 4 mai, 30 ans et un mois après l'ouverture, la Faune domestique fermera ses portes. L'endroit avait besoin d'une cure de jouvence, André le sait, il a évalué les travaux à 200 000 $. Ce n'est pas juste une question d'argent. «C'est le monde qui a changé. Il y a un délaissement de la nature au détriment de la techno.»
Pour lui, la nature, ce sont les animaux.
André a acheté sa première animalerie il y a 44 ans; il en a vendu des bestioles. Il se rappelle du temps où tous les enfants, un jour, avaient leur premier hamster. C'était une étape obligée de l'enfance, presque un rite de passage. Le jour où on apprend à prendre soin d'un autre être vivant que soi.
Je suis passée par là. J'ai commencé par des poissons rouges, puis une perruche. J'ai eu une souris, des hamsters, une gerboise. Elle s'appelait Caramel, j'ai manqué une journée d'école quand elle est morte. Puis, j'ai eu des chats. Je ne suis jamais passée aux chiens, trop dépendants.
Mes garçons m'ont demandé des poissons rouges pour leur fête. Ne leur dites pas, ils les auront.
Quand André a ouvert sa Faune domestique, «c'était un événement en ville. Il y avait un représentant du maire qui est venu, le gars à la radio disait aux gens de ne pas passer par ici, qu'il y avait un bouchon». André ouvrait la plus grande animalerie de la ville, et de loin. Un minizoo. Décidément, on ne l'a pas à Québec pour garder nos zoos, même un tout petit comme celui-ci.
J'y suis allée hier, me suis dit que j'y reviendrai avec mes gars avant la fermeture, me promener une toute dernière fois dans cette animalerie qui ne ressemble toujours à aucune autre.
Pas juste pour la superficie, pour le plus gros aquarium ni pour Eugène le vieux macaque. Parce que, depuis 2009, André était le seul à faire adopter des chiens et des chats de la Société protectrice des animaux. «On voulait leur donner une deuxième chance d'être adoptés, au lieu d'être euthanasiés.»
Mais André faisait moins d'argent sur ces ventes-là. «On pensait que les clients allaient être plus nombreux à nous acheter des animaux en se disant qu'ils faisaient une bonne action. Ça ne s'est pas passé comme ça.» Ça vous étonne? «Quand on essaye de conserver des principes et un chiffre d'affaires, on se rend compte que ce n'est pas cumulable.» Mais André est un homme de principes.
À 68 ans, il «quitte la tête haute». Après avoir mis la clé dans la porte pour la dernière fois, il prendra le temps de «gérer la boule que ça va provoquer. Je suis une personne très sensible». L'homme a encore des projets, il planche sur «un concept exclusif au Canada» dont il ne m'a pas donné de détails. «Il y a des discussions, on va voir. Si ça ne marche pas, je pourrai aussi prendre ma retraite.»
Il pourra faire comme le vieil Eugène, qui retrouvera les siens mercredi, dans un refuge pour singes de Carignan. Tous ses nouveaux amis auront un point en commun, ils sont tous passés par les laboratoires, ont subi des biopsies, des centaines de radiographies. Ils pourront raconter à Eugène ce à quoi il a échappé.
Eugène leur racontera ses 27 années à faire des singeries derrière une vitre. Il réalisera qu'il a été chanceux, malgré tout.