Le temps des cerises

J'avais enfourché mon vélo, et dans la fraîcheur des premières heures de la journée, le parcours était toujours grisant. Accompagné par un concert de chants d'oiseaux, par l'odeur rafraîchissante de la forêt de pins, je sentais que le monde m'appartenait.
À mon arrivée à la petite ferme, j'allai directement dans le jardin. J'aperçus alors une paire de jambes en équilibre sur une échelle, ma grand-tante était perdue dans le feuillage de son cerisier. Un vieil arbre qui ployait sous la charge des fruits. Je m'approchai et, tout en la saluant, j'en cueillis quelques-unes. Elles étaient fraîches, juteuses, presque noires, leur peau brillait au soleil. «Elles sont bonnes tes cerises, ma tante.»
«N'est-ce pas p'tit?» me répondit-elle de sa voix frêle.
J'étais son p'tit. Dans ce mot, il y avait toute la tendresse de ces gens qui vivent dans la nature. Je crois bien que j'étais son préféré. Elle descendit de son échelle et j'eus droit à un gros bisou. Elle était petite, avec un visage très mince. Les cheveux en chignon, elle souriait toujours et avait des yeux ronds plissés dans les coins, qui avaient ce petit quelque chose de pétillant, unique aux personnes à la vie simple et heureuse.Son panier plein, elle m'entraîna à l'intérieur de la maison. Il y faisait frais et l'odeur du clafoutis aux cerises remplissait l'espace. Le temps de s'installer sur le banc de la grande table de bois, une assiette arriva, remplie du fameux gâteau, laissant dégouliner son jus rouge.
C'est avec ce souvenir que je suis allé rencontrer Marcel Pleau et Irène Boudreault, propriétaires de la Cerisaie la Belle des Bois à Neuville.
Avec leurs 2000 cerisiers, j'ai comme l'impression qu'ils ont réalisé un tour de force.
«Oui, il faut être courageux pour faire pousser ça dans notre région. Mais je voulais essayer, personne n'en faisait. C'est une passion, j'aime les cerises, voilà. Mais cela reste une bataille permanente pour ne pas perdre toute sa production.»
En ce début de printemps frisquet, M. Pleau avait déjà de grosses bonbonnes de gaz prêtes à côté de sa cerisaie.
«Il faut être aux aguets, toujours à l'écoute de la météo; si la température arrive au point de congélation, on installe le chauffage dans le champ. À l'ouverture des fleurs, c'est crucial. Puis, pendant la saison, il faut être alerte pour que vers le 10 août, tout soit ramassé.»
M. Pleau a planté ses premiers arbres en 1999. Après plusieurs aléas de froid et de gelée, il n'a pas lâché. Ses cerisiers viennent de l'Ouest canadien et donnent des cerises au goût acidulé, parfois sucré. Des variétés allant des cerises noires à celles à chair jaune.
Après les avoir fait macérer au soleil dans des jarres de 35 litres avec de l'alcool, le résultat donne une cerise alcoolisée qui demande seulement à venir égayer un magret de canard, comme la bonne vieille recette classique du canard Montmorency. Des confits d'oignons fruités, des confitures et des gelées complètent la transformation des cerises. Pour une question de commercialisation, M. Pleau ne les vend pas fraîches, il préfère décliner la cerise.
Avec le souvenir des cerisiers de ma grand-tante, un deuxième souvenir de cerisiers reste aussi dans ma mémoire. Ce sont les cerisiers en fleur au Japon. Dans le pays du soleil levant, le hanami (littéralement «regarder les fleurs»), c'est la coutume traditionnelle d'apprécier la beauté des fleurs et plus particulièrement les fleurs de cerisiers (sakura). À partir de la fin mars ou du début avril, les sakura rentrent en pleine floraison. Il faut alors voir les Tokyoïtes se retrouver dans les parcs de Ueno ou Shinjuku pour pique-niquer, chanter et faire la fête sous les cerisiers en fleurs. Un spectacle!
Cerise de France
L'appellation Cerise de France m'avait intrigué lorsque je suis arrivé au Québec la première fois. Pour découvrir finalement que la cerise de France n'existe pas. On l'appelle à tort ainsi.
Elle n'est pas plus française que le blé d'Inde est indien. C'est un terme strictement québécois. L'explication proviendrait peut-être, il y a quelques décennies, de quelques arrivages de cerises venant d'Europe. Durant la saison, on trouve dans nos marchés diverses variétés de cerises, d'abord de la Californie, puis des cerises provenant de l'État de Washington. Puis tour à tour viennent celles de la Colombie-Britannique et celles de l'Oregon. Les dernières que nous mangeons sont celles de l'Ontario.Ce matin-là, j'allais à la ferme de ma grand-tante à quelques kilomètres du village pour chercher le beurre qu'elle avait baratté la veille.