Le supplice de l'ignorance

C'est beau la consultation, mais ça peut tourner au supplice de la goutte lorsque l'appareil gouvernemental perd son temps à ausculter l'ignorance.
On en a eu un bel exemple mercredi matin, pendant la trop longue heure qu'a durée la présentation d'un dénommé Martin Laperrière, le premier témoin de la journée aux travaux de la commission parlementaire sur la laïcité. L'homme ne savait pas comment s'appelle le voile islamique, il a soutenu que la Cour d'appel est la Cour suprême du Québec, et il a imputé à la Cour suprême du Canada une décision de la Cour fédérale sur le turban.
Pourquoi parler de ce témoignage? Parce qu'il illustre l'absurdité des règles de la commission qui accorde une heure à tous ceux qui ont soumis des mémoires, indépendamment du sérieux de leur intervention. Il est impossible de gérer arbitrairement et à l'avance le temps alloué aux témoins, selon leur importance. Mais il n'est pas nécessaire de les interroger pendant une heure quand il devient évident qu'ils n'ont pas fait leurs devoirs.
Mercredi, les politiciens ont utilisé l'heure accordée à Laperrière pour le contredire dans le cas de Bernard Drainville, ou pour passer le message du Parti libéral du Québec (PLQ) dans le cas de Marc Tanguay. Belle perte de temps.
Ils ont fait de même au deuxième témoignage. Le ministre Drainville a d'abord utilisé son temps de parole pour tenter d'embarrasser Marc Tanguay sur la position libérale. Tanguay a riposté de la même façon. Tous deux étaient pourtant en présence d'un témoin intéressant, en l'occurrence le professeur émérite de l'Université Laval Fernand Morin, un expert en droit du travail. Le président de la commission, Luc Ferland, a dû rappeler aux parlementaires qu'ils étaient là pour entendre les témoins, et non pas pour débattre entre eux.
L'autre tentation des parlementaires est de s'appuyer parfois sur des cas marginaux. Hier, le ministre Drainville a repris une hypothèse utilisée plus tôt par la transsexuelle Michelle Blanc, qui avait souligné l'embarras potentiel d'un jeune arabe homosexuel qui irait consulter en CLSC et qui se retrouverait devant une femme portant le hijab. Je ne sais pas combien de jeunes arabes homosexuels sont en consultation psychologique devant une femme arabe dans les CLSC du Québec, mais je doute qu'il y ait foule au portillon.... Mais s'il y en a assez pour inquiéter le ministre, je doute que ces jeunes soient plus à l'aise devant une psychologue originaire du Maghreb parce qu'elle a enlevé son hijab.
On ne bâtit pas une loi à partir de cas marginaux. Au lieu de s'égarer sur des cas hypothétiques, on devrait peut-être s'interroger sur le cas bien réel de ces femmes musulmanes que la charte forcerait à choisir entre leur culture, leur religion et leur emploi. On devrait aussi profiter de ces consultations pour explorer les prédictions très concrètes du professeur Normand Fortin, qui a annoncé une multiplication des conflits devant les tribunaux à cause de la charte, notamment dans le monde du travail.
Changement de ton
Pauline Marois et ses ministres ont toujours eu la même ligne de presse depuis leur élection en septembre 2012, lorsqu'ils étaient confrontés à des défis complexes. «Nous sommes fermes sur les objectifs, et souples sur les moyens.»
Mardi, le discours a changé à l'occasion du début des travaux de la commission parlementaire sur la laïcité. «Nous serons fermes sur les principes. Et sur les moyens, nous entendrons les points de vue qui seront énoncés», a déclaré la première ministre, en point de presse. Bernard Drainville avait tenu des propos similaires plus tôt en matinée: «Nous serons fermes sur les grands principes et les grandes valeurs.» La souplesse a disparu du discours gouvernemental.